Julien Veysseyre : une jambe en moins, un rêve d’UTMB
Amputé sous le genou droit après un accident du travail, Julien Veysseyre a transformé l’épreuve en nouveau départ. Quelques années plus tard, il vient de boucler le Marathon du Mont-Blanc (43 km, 2 500 m D+) en 6h05, une étape décisive vers son prochain défi : devenir, dans deux mois, le premier athlète amputé tibial à terminer l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB). Au-delà de la performance sportive, son aventure porte un message plus large : celui d’un homme qui repousse les limites du possible et ouvre une nouvelle voie.
Depuis trois ans tout converge pour Julien Veysseyre vers Chamonix. L’entraînement, le matériel, les tests de prothèses, les stages en montagne, les séances de kinésithérapie, les reconnaissances… Chaque détail est orienté vers une obsession silencieuse : devenir le premier amputé tibial à boucler les 176 kilomètres et 10 000 mètres de dénivelé positif de l’UTMB, autour du massif du Mont-Blanc.
Le projet est inédit. Extrême aussi. Mais rien, dans son parcours, n’a jamais vraiment commencé dans le confort. À 18 ans, un accident du travail survenu lors d’un job d’été lui coûte sa jambe droite sous le genou. À l’époque, il ne court pas encore. Le sport qui rythme sa vie, c’est l’enduro moto, qu’il continuera à pratiquer en compétition pendant près de dix ans.
Après l’accident vient le temps de l’acceptation. « Longtemps, j’ai essayé de cacher mon handicap », confie-t-il aujourd’hui. Le sport lui permet de se reconstruire. Compétiteur dans l’âme, il se met au triathlon à 31 ans. Nager, pédaler, courir : le corps doit réapprendre. Très vite, l’ambition dépasse le simple défi personnel. Julien vise le haut niveau paralympique avec une détermination méthodique, jusqu’à devenir champion du monde de para cross-triathlon en 2023, une discipline mêlant natation, VTT et trail.
De la désillusion olympique à l’appel de l’ultra

Entré chez Salomon il y a quatre ans, il découvre progressivement le trail, d’abord sur des formats marathon. En 2024, il enchaîne Sierre-Zinal, le Marathon du Mont-Blanc, la Maxi-Race et la MCC.
Puis vient la bascule vers l’ultra-trail avec la CCC, l’an dernier. Cent kilomètres autour du Mont-Blanc disputés dans des conditions dantesques. « Dix heures sous des trombes d’eau », résume-t-il. « Au début, je n’étais pas dedans. Les trente premiers kilomètres ont été très difficiles. Finalement, ça a peut-être été mon salut, car je ne suis pas parti trop vite. »
Son combat ne ressemble à aucun autre. Sa prothèse — une lame en carbone — se révèle particulièrement inadaptée à ces conditions extrêmes. « La surface de contact fait cinq centimètres. C’est comme courir sur la pointe du pied. Dans les racines, les cailloux, c’est très instable. Dans les descentes, ça rebondit énormément, alors que tu cherches justement à freiner. Et sur les chemins détrempés, ça glisse, évidemment. » Chaque descente devient une négociation permanente avec l’équilibre et la compensation musculaire. « J’ai huit centimètres de tour de cuisse en plus sur la jambe valide », précise-t-il.
Les entorses reviennent régulièrement. Le genou encaisse. Les muscles saturent. Et surtout, il y a cette douleur invisible : celle du moignon enfermé dans une emboîture ultra-serrée. « Si la prothèse bouge, tu es cuit. » Ampoules, échauffements, coupures : en ultra, le moindre frottement peut signifier l’abandon. Alors Julien passe des heures à courir avec sa prothèse, qu’il fait régulièrement réajuster, pour habituer son corps aux impacts, tanner la peau et réduire les points de pression.
CCC validée, cap sur l’UTMB


Avant la CCC, il pensait impossible de tenir 100 kilomètres sans blessure. « J’ai terminé sans la moindre irritation. Quand j’en parle, ça paraît improbable. » Il franchit la ligne après 22 heures d’effort. Épuisé, mais rassuré. Peu importe le chrono : il fallait valider cette étape avant l’UTMB. « Si je n’avais pas fini, ça aurait forcément semé le doute. »
Son rêve en quatre lettres approche désormais à grands pas (28 août). Julien a quitté son poste chez Michelin à Clermont-Ferrand pour se consacrer entièrement à sa préparation, tout en poursuivant ses interventions en entreprise autour de la résilience, de la sécurité et de la prévention des risques.
Cette saison, il a bouclé le 50K du Grand Raid Ventoux by UTMB (7h04’) et le Marathon Expérience (39 km et 1700 mD+) de la Maxi-Race en 4h54’. Son partenaire Salomon l’a accompagné dans le développement d’une lame plus stable, directement intégrée à une chaussure afin d’améliorer la sécurité et le contrôle dans les descentes.
Trente heures par semaine pour un rêve

Son quotidien ressemble désormais à celui d’un ultra-traileur professionnel : jusqu’à trente heures d’entraînement hebdomadaire en période de charge, cent kilomètres de course à pied certaines semaines, dix heures de vélo, du renforcement musculaire, de la kinésithérapie et des blocs de plusieurs jours en montagne, qu’il partage volontiers avec des amis. Son entraîneur, Patrick Bringer, orchestre cette montée en puissance avec précision. « J’ai mes devoirs, mon agenda », sourit-il.
Le jour de l’UTMB, plusieurs proches assureront son assistance et les changements de prothèses en course. Symboliquement, il devrait terminer accompagné du manager du team Salomon.
Julien Veysseyre, inspirer sans héroïsation

Quelque part, ce projet ne lui appartient plus totalement — et c’est précisément ce qu’il apprécie. « Au début, je courais égoïstement, pour moi. Après la MCC, avec les réseaux sociaux et les messages reçus, j’ai compris l’impact que cela pouvait avoir sur les gens. Pas seulement sur les personnes handicapées. »
Depuis, les témoignages affluent : blessés, sportifs en reconstruction, anonymes confrontés à leurs propres difficultés. Tous voient dans son parcours une autre manière d’habiter l’effort et l’adversité. Lui refuse pourtant toute posture héroïque. Fils de boucher, issu d’une famille paysanne de Haute-Loire, il revendique une culture du travail discrète et rugueuse. « Profil bas, besogneux, je ne la ramène pas trop. »
Ce qu’il veut montrer n’est pas l’image d’un homme “plus fort que tout”, mais celle d’un athlète qui compose avec ses limites sans jamais les nier. « Le projet est sérieux. J’ai envie d’inspirer les gens par mon discours et par la performance. Mais en ultra-trail, tout peut basculer en quelques secondes : une chute, une entorse, un problème mécanique… J’en ai parfaitement conscience. » Sa seule certitude tient en une phrase : l’impossible recule quand on avance.




