42 km les yeux fermés : l’histoire inspirante de Lars Bosselmann, coureur non-voyant

Lars Bosselmann avec son accompagnatrice de course, au milieu du peloton.

Courir un marathon sans voir, guidé par une voix, une présence, une cordelette tendue entre deux corps : c’est l’univers de Lars Bosselmann, coureur non-voyant. Dans son livre Tenir la distance, la magie du marathon (Les 3 Colonnes), il raconte comment chaque foulée devient un défi, un engagement et, surtout, un lien humain.

Au bout de la cordelette, chaque tension annonce un virage, une bordure, une relance. Lars Bosselmann ne voit pas la route, mais il en perçoit chaque vibration. Le souffle de son guide, la densité du bitume, le rebond de ses appuis, la rumeur du public : chez lui, la course passe par d’autres sens, plus affûtés, presque décuplés. Chaque foulée à l’aveugle devient à la fois un défi et une conquête, une manière singulière d’habiter l’espace et de transformer l’invisible en mouvement. Découvrez l’histoire inspirante de Lars Bosselmann, coureur non-voyant qui court des marathons guidé par un partenaire. Un récit unique sur la confiance, le lien humain et la performance en course à pied.

La puissance d’un lien invisible

La course n’a rien de solitaire, toujours au coude à coude avec son guide, les foulées harmonisées, comme calées l’une sur l’autre. Courir devient alors un sport partagé, presque une chorégraphie, où chacun se met au rythme de l’autre, dans une synchronisation aussi physique que mentale.

Ce lien, discret mais essentiel, transforme chaque sortie en dialogue permanent. Le binôme échange sans cesse : les obstacles, les changements de terrain, les virages, parfois même les paysages, les monuments ou l’ambiance du parcours. Peu à peu se construit une confiance presque instinctive, une forme de langage silencieux où chaque mot, chaque tension sur la corde prend du sens.

Mais cette singularité a un prix : celui de l’organisation. Là où d’autres enfilent leurs baskets sur un coup de tête, Lars doit anticiper. Trouver un partenaire partageant son niveau, fixer un rendez-vous, composer avec les agendas : la spontanéité laisse place à la rigueur, et l’envie immédiate à une logistique bien huilée.

« Je ne peux pas me dire le matin : “Tiens, il fait beau, j’y vais.” »

Alors il planifie, structure, s’entoure. À Paris, où il vit désormais, il a su recréer un solide réseau de guides, entre son club d’athlétisme du XVe arrondissement et des groupes comme Courir en duo, un écosystème humain sans lequel rien ne serait possible.

Une trajectoire inspirante

Lars Bosselmann, coureur non-voyant, lors du 10 km dans les bois de Boulogne, avec Delphine à sa droite.

Lars a grandi en Allemagne avec le sport comme premier terrain d’expression. D’abord le torball, discipline adaptée aux déficients visuels, puis l’aviron, qu’il pratique encore aujourd’hui, à 47 ans, aux portes de Paris. La course à pied est arrivée plus tard, presque par hasard, à l’approche de la quarantaine, lorsqu’il vivait en Belgique.

« J’étais très attiré par les 20 kilomètres de Bruxelles pour le côté festif, mais il me fallait un guide. Je ne connaissais personne et je n’avais jamais couru régulièrement », raconte Lars. Une association belge crée alors un groupe WhatsApp destiné à mettre en relation des coureurs non-voyants et des accompagnateurs. « C’est grâce à ce groupe que j’ai trouvé mon premier guide. J’ai appris à faire confiance à des personnes qui deviennent mes yeux, et à partager toutes mes sensations avec elles. »

Six mois plus tard, après une préparation rigoureuse, le duo boucle les 20 km en 1 h 48. « Ce chrono était inespéré et j’ai ressenti une sensation de liberté, de bonheur et de dépassement comme jamais auparavant. »

Depuis, Lars court toute l’année, trois fois par semaine, parfois quatre, en accumulant en moyenne cinq dossards par an, avec ce même désir intact : vibrer intensément, sentir monter l’effort, et retrouver cette sensation de liberté qui l’a saisi dès ses premières courses.

Le goût de l’effort et de l’intensité

Lars Bosselmann et son accompagnatrice lors d'une course, souriant devant l'objectif.

Le marathon s’est imposé presque naturellement. Après un semi, puis un autre, la question finit toujours par surgir : pourquoi ne pas aller au bout de la distance reine, ces 42,195 kilomètres qui fascinent autant qu’ils impressionnent ?

Depuis 2021, il a bouclé six marathons, avec un record personnel en 3h51. Mais plus que les chiffres, ce qui compte pour lui, c’est le chemin parcouru, la richesse du duo, et les sensations éprouvées à chaque étape.

« Ce que j’aime dans le marathon, c’est justement sa difficulté. C’est parce que c’est difficile que c’est si beau. L’arrivée est une récompense à la hauteur de l’effort, une décharge émotionnelle rare que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans notre quotidien », confie-t-il.

Un marathon parisien fondateur

Son premier marathon à Paris reste gravé dans sa mémoire comme une étape fondatrice. « Je me suis installé à Paris au moment du Covid et j’ai eu la chance de sympathiser avec un jeune couple de voisins, coureurs passionnés. Ils ont accepté de me guider et, pendant l’heure de sortie quotidienne autorisée, nous allions courir ensemble. » Cette période si particulière devient alors un accélérateur.« C’est grâce à eux que j’ai pu m’entraîner avant de suivre le plan concocté par l’entraîneur du club ESC XV que je venais de rejoindre. Je n’avais jamais suivi une préparation aussi complète, avec du fractionné, du spécifique et des sorties longues. »

Le résultat dépasse ses attentes. « J’ai terminé le marathon de Paris, organisé cette année-là en octobre, en 3 h 56. Ce fut une immense satisfaction, un accomplissement, une forme de renaissance aussi, car c’était le premier grand événement populaire post-Covid. Il y avait énormément de public. Beaucoup d’amis sont venus m’encourager et me féliciter. Cela m’a profondément touché. »

Parmi ses souvenirs les plus forts figurent également le marathon d’Hambourg, sa ville natale, en 2024 — « un retour aux sources, familial et émotionnel » — mais aussi celui d’Athènes, authentique et grisant, disputé sur le site même de Marathon, berceau mythique de la distance.

L’envie de transmettre

Couverture du livre "Tenir la distance", par Lars Bosselmann.

Ce goût du mouvement, Lars Bosselmann l’avait déjà raconté dans un premier livre, La vie ça bouge, autobiographie retraçant ses premières expériences professionnelles en Europe, en Belgique, puis à Paris, où se trouve aujourd’hui le siège de l’association qu’il préside.

Car il mène une autre course, plus politique celle-là. Directeur exécutif de l’Union européenne des aveugles, il œuvre au quotidien pour défendre les droits des personnes non et malvoyantes. Un engagement ancien, devenu à la fois métier, responsabilité et mission.

« Je me bats pour l’inclusion des personnes non et malvoyantes au quotidien, en essayant de faire avancer beaucoup de sujets, toujours avec l’objectif de donner l’exemple et de montrer que beaucoup de choses restent possibles », explique-t-il de sa voix posée.

Avec son nouveau livre, Tenir la distance, la magie du marathon, il change de focale. Il y raconte ses courses, ses préparations, ses réussites comme ses échecs. Mais surtout, il restitue presque physiquement ce que signifie courir sans voir : écouter autrement, ressentir davantage, se laisser guider, accepter la dépendance pour mieux conquérir sa liberté.

Ce qui frappe chez ce passionné, ce n’est pas seulement la performance, mais la constance, la capacité à avancer malgré les contraintes, la logistique et cette absence de spontanéité que d’autres prennent pour acquise.

Courir devient un engagement, une promesse faite à soi-même autant qu’aux autres. C’est aussi une manière de rappeler que les frontières, qu’elles soient physiques ou mentales, sont souvent plus souples qu’on ne le croit, dès lors que l’on accepte de se tourner vers les autres.