Émilie Jacquot-Claude : l’élite sans changer de vie

2h31’53’’ au marathon, 1 h 13’21’’ sur semi, 34’04’’ sur 10 km… À 41 ans, Émilie Jacquot-Claude évolue parmi les meilleures coureuses françaises. Mais cette professeure, mère de deux enfants refuse de sacrifier sa famille et son métier à la performance.

2h31’53’’ au marathon, 1 h 13’21’’ sur semi, 34’04’’ sur 10 km… À 41 ans, Émilie Jacquot-Claude évolue parmi les meilleures coureuses françaises. Mais cette professeure, mère de deux enfants, revendique une vie ordinaire et refuse de sacrifier sa famille et son métier à la performance. Un équilibre construit après un parcours marqué par dix années de troubles alimentaires.

Émilie a cinq ans lorsqu’elle épingle son premier dossard, sous les encouragements de son père, ancien coureur de demi-fond. C’est une course de 500 mètres, dans un village près de Nancy. Le souvenir est intact : « J’ai tout de suite adoré, d’autant que j’ai battu les garçons ! ». L’athlétisme ne s’impose pourtant pas d’emblée. Danse classique et tennis rythment son emploi du temps pendant plusieurs années. Les week-ends, elle suit son père sur ses compétitions. « C’était un passionné, donc on partait parfois un week-end en Bretagne pour faire des petites courses, en faisant du camping. Ce sont de bons souvenirs. » 

400 coupes à la maison

2h31’53’’ au marathon, 1 h 13’21’’ sur semi, 34’04’’ sur 10 km… À 41 ans, Émilie Jacquot-Claude évolue parmi les meilleures coureuses françaises. Mais cette professeure, mère de deux enfants refuse de sacrifier sa famille et son métier à la performance.
Championnat de France de 10-000-m à Pacé, en 2020. ©DR

Elle en profite pour courir dans sa catégorie et gagne souvent, sans même être licenciée. « Je terminais devant des filles qui étaient en club, alors que je courais juste avec un certificat médical. » À la maison, les récompenses finissent par s’accumuler : près de 400 coupes, dont une partie a depuis été donnée à des associations.

À 14 ans, elle rejoint finalement un club et découvre la piste et son coach de toujours, David Duchêne. Première impression : « Infâme, de tourner comme un hamster. » La résignation laisse pourtant place à une révélation. Championne de France junior du 10 km sur route, plusieurs fois titrée chez les masters, elle s’illustre aussi sur 5 000 et 10 000 m. Son profil est clair : pas de qualités particulières pour le sprint ou les sauts, mais une aptitude à « courir longtemps, maintenir un rythme et avoir un bon mental pour finir ».

Le marathon « sur le tard »

2h31’53’’ au marathon, 1 h 13’21’’ sur semi, 34’04’’ sur 10 km… À 41 ans, Émilie Jacquot-Claude évolue parmi les meilleures coureuses françaises. Mais cette professeure, mère de deux enfants refuse de sacrifier sa famille et son métier à la performance.
©Frédéric Poirier

En 2019, à 34 ans, son entraîneur lui propose de tenter l’expérience marathon à Metz, à une cinquantaine de kilomètres de chez elle. Pas de préparation spécifique, quelques gels et une consigne : courir autour de 15 km/h pendant 30 km et voir ensuite. Elle passe au 30e dans les temps, puis subit le mur au 32e, avant d’apercevoir la deuxième, elle-même en difficulté. Alors elle revient, termine deuxième en 2h52’41’’ et devient vice-championne de France pour son premier marathon.

La suite confirme que cette première expérience n’était pas un hasard. En 2021, à Rotterdam, elle vise 2h48 et termine en 2h39’53’’. L’année suivante, à Paris, elle termine première Française en 2h35’13’’. En 2023, elle enchaîne trois marathons sous les 2h35 : 2h34’57’’ à Séville, 2h32’43’’ à Berlin et surtout 2h31’53’’ à Valence, son record personnel.

Cette course reste sa référence. « « Faire moins de 2 h 32, une perf internationale B, ça m’a juste fait halluciner. J’étais trop fière de moi. Même si, en termes de place, j’étais lambda, 30e femme, perdue dans la masse. »

La différence avec une athlète professionnelle tient moins à son investissement qu’à ce qu’elle peut consacrer au sport. Et dans ces conditions, ce chrono représente beaucoup. Elle enseigne l’anglais dans un lycée de Nancy, élève deux enfants de 14 et 11 ans et organise ses entraînements entre les cours, les réunions et la vie familiale.

Il n’est pas rare qu’un week-end combine un paquet de copies à corriger et une compétition de 3 000 m. Son emploi du temps est relativement adapté pour un entraînement régulier et son mari très présent, mais le principe reste peu négociable : la course fait partie intégrante de sa vie, mais ne prend pas le dessus sur tout.

Un niveau élite, sans la vie d’élite

2h31’53’’ au marathon, 1 h 13’21’’ sur semi, 34’04’’ sur 10 km… À 41 ans, Émilie Jacquot-Claude évolue parmi les meilleures coureuses françaises. Mais cette professeure, mère de deux enfants refuse de sacrifier sa famille et son métier à la performance.
©Frédéric Poirier

« Je fais des performances d’athlète élite, mais je n’ai pas la vie d’une athlète élite. » Son volume d’entraînement peut pourtant atteindre 110 à 115 km par semaine au plus fort de la préparation. Son ambition n’en est pas moins intacte. Elle vise désormais les 2h30. En 2025, à Valence, elle passe au semi en 1h14’25 avant d’être rattrapée par de violentes crampes aux ischios et termine en 2h32’05’’, à une dizaine de secondes de son record. Quelques semaines plus tôt, elle avait porté son record sur semi à 1h13’21’’ à Boulogne-Billancourt. 

Elle sait ce qu’il lui faudrait pour aller chercher ces quelques secondes : mieux récupérer, dormir davantage, soigner l’hydratation afin d’éviter les blessures. Mais elle ne peut pas toujours optimiser ces à-côtés. « Je ne veux pas que ça soit au détriment de mes enfants ou de mes élèves. » Le 2h30 est une ambition, pas un projet de vie.

« J’aurais pu mourir plus d’une fois »

2h31’53’’ au marathon, 1 h 13’21’’ sur semi, 34’04’’ sur 10 km… À 41 ans, Émilie Jacquot-Claude évolue parmi les meilleures coureuses françaises. Mais cette professeure, mère de deux enfants refuse de sacrifier sa famille et son métier à la performance.
©DR

Cette philosophie prend une autre dimension quand on connaît son histoire. À l’adolescence, Émilie traverse une longue période de troubles alimentaires. Le déclencheur tient à une phrase prononcée après une entorse par un médecin : elle aurait « 10 kilos à perdre ». La jeune fille le prend au pied de la lettre. En six mois, elle perd 26 kg. L’anorexie s’installe, puis la boulimie. Elle passe six mois à l’hôpital, accompagnée par des infirmières et des psychologues. 

« Je n’étais pas bien dans mon corps. » Perfectionniste, très exigeante avec elle-même, elle supporte mal l’échec et la mise en difficulté. À 18 ans, après une première sélection chez les jeunes, elle replonge. Elle cache ses crises à son entourage, continue à courir et se met parfois sérieusement en danger. Son manque d’apports a probablement retardé l’expression de son potentiel sportif. « Mon corps était tellement peu alimenté […] que tout ce que les perfs que j’aurais dû faire chez les athlètes de 20-25 ans, moi je les ai faites plus tard. », explique-t-elle. 

Avec le recul, elle mesure la gravité de cette période : « J’aurais pu mourir plus d’une fois parce que mon taux de potassium était tellement bas que mon cœur aurait pu s’arrêter de battre. »

Des troubles alimentaires toujours très présents dans le demi-fond

Le déclic survient à 24 ans, après sa réussite à l’agrégation d’anglais et avec le désir de fonder une famille. « Je ne voulais pas mettre au monde des enfants dans cet état-là. » Sa guérison ne tient évidemment pas à la seule course : la prise en charge médicale et psychologique, et le soutien de son entourage ont joué un rôle majeur. Elle n’a jamais véritablement cessé de courir et comprend progressivement qu’elle doit nourrir son corps pour continuer à faire ce qu’elle aime.

Émilie parle ouvertement des troubles alimentaires, notamment parce qu’elle considère le problème encore trop présent dans le demi-fond féminin. Elle observe, sur les lignes de départ, des physiques auxquels elle ne ressemble pas et refuse désormais de faire de la balance un arbitre de sa valeur sportive.

« Aujourd’hui, je laisse la balance de côté et tant que je rentre dans mes vêtements normalement, que je suis musclée et que je fais des perfs, ça va. » Son rapport à son corps a changé. Son rapport à la course aussi.  Peut-être est-ce aussi ce passé qui lui donne cette solidité mentale. Quand le marathon devient difficile, elle sait remettre la douleur à sa place : « T’as connu pire. Tu serres les dents, on y va. »

L’année 2026, marquée par les blessures et les incertitudes, a pourtant été éprouvante. Lorsqu’elle ne peut plus courir, quelque chose manque. « C’est un pilier de mon équilibre. » Elle retournera début décembre à Valence en décembre avec un petit goût de revanche, sans changer les règles du jeu : courir comme une championne sans vivre comme une athlète professionnelle.