Nous avons demandé à Véronique Billat, physiologiste de renommée mondiale, son avis sur le marathon en 1h59’40’’ d’Eliud Kipchoge. Son analyse, publiée prochainement dans Journal of Sports performance and physiology est déroutante. 


Qui est Véronique Billat ?
Cette physiologiste française, professeure des universités, détentrice d’un brevet d’état 3e degré d’athlétisme, a notamment fondé la méthode d’entraînement BillaTraining et publié le livre Révolution marathon (Editions DeBoeck).

Quelle est votre analyse du chrono en 1h59’ d’Eliud Kipchoge ?

©DR

« Nous avons comparé les performances d’Eliud Kipchoge sur ses trois derniers marathons, tous à six mois d’intervalle. Berlin en septembre 2018, course de son record du monde en 2h01’39’’,  Londres en avril 2019 en 2h02’37’’ puis Vienne, le 12 octobre dernier, où il a couru en 1h59’40’’. Ce qui est intéressant, c’est l’analyse comparative entre la course officielle (Berlin) et la course articifielle (Vienne). Il faut d’abord savoir que ce qui caractérise Kipchoge, c’est qu’il a une formidable réserve de puissance liée à sa carrière en demi-fond. Il a imprimé depuis longtemps à l’entraînement des allures de 23-24 km/h et a une tendance naturelle à varier les allures sur marathon, en courant le second semi plus rapidement que le premier. »

“Le marathon en 1h55 est en vue.”

Véronique Billat.

Au-dèla des deux minutes d’écart entre ses chronos de Berlin l’an dernier et de Vienne, le 12 octobre, quelles différences avez-vous pointées ?

©DR. Eliud Kipchoge à Vienne le 12 octobre, sur le marathon organisé pour lui par la multinationale Ineos.

« A Vienne, il n’a pas pu exprimer tout son potentiel car le tempo lui était dicté par la voiture ouvreuse, et par les 41 lièvres qui se sont relayés autour de lui. Dès le départ, le motif était imprimé avec une allure constante oscillant entre 2’48’’ et 2’52’’. Cela l’a privé de son talent, de sa réserve de puissance. A Berlin justement, c’est lorsque ses lièvres ont craqué, au 25ekm qu’il a pu faire sa course. Il avait alors couru 2/3 du marathon sous sa vitesse moyenne, qui était de 20,8km/h, puis 1/3 au-dessus. A Berlin, il était à 94% de sa vitesse critique, c’est-à-dire la plus haute vitesse que l’on est capable de tenir sans atteindre sa VO2max. A Vienne, il a couru à 98% de sa vitesse critique, c’est-à-dire qu’il a davantage puisé dans ses réserves. » 

Selon vous, Eliud a donc réalisé une meilleure performance à Berlin l’an dernier même s’il a couru plus vite à Vienne ?

« Oui tout à fait. Dans le mot performance, il y a le chrono final certes, mais aussi le chemin parcouru pour l’accomplir. Si tout n’avait pas été si codifié et planifié à l’avance, on aurait peut-être pu voir les chiffres « 1h58 » ou « 1h57 » s’afficher à Vienne. En tout cas, le marathon en « 1h55 » nous paraît bien visible ! »

©Michael Gruber-VCM.

Comment expliquez-vous sa « fraîcheur » à l’arrivée à Vienne ? 

« Il n’a pas tout donné car il n’a pas pu gérer sa course lui même. »

L’absence de contrôle anti-dopage à Vienne fait débat. Votre avis sur ce point ? 

« Sa carrière et sa longévité parle pour lui ainsi que la constance de ses performances. A Berlin, rappelons-le, il y avait eu des contrôles. »

Et ses chaussures « magiques », dernier prototype de Nike, qui font « courir plus vite ». Anecdotique ? 

« Oui. »