Le Trail de Bourbon, deuxième des courses du Grand Raid de La Réunion, c’est déjà un gros morceau. 111 km et 6500 mètres de dénivelé positif pour rallier Cilaos à Saint-Denis. Chantal Boussac, de Rocamadour, nous raconte cette traversée bien relevée. 38h inoubliables !

Je me présente… Chantal, j’ai 51 ans. Je vis dans le Lot, près de Rocamadour. J’ai débuté la course en octobre 2007 avec pour objectif de« courir un marathon sans marcher »  pour mes 40 ans l’année suivante. Je n’avais jamais couru de ma vie, mis à part pour l’épreuve du Bac, une vingtaine d’années auparavant. Après mon premier marathon, à Toulouse, en octobre 2008, j’ai attrapé le virus. Nouvel objectif : améliorer mon chrono. J’ai recouru le marathon de Toulouse en 2009 et 2010. Cette année là, j’ai rencontré un groupe de trailers dans mon voisinage et j’ai donc commencé à courir sur les chemins. En 2011, j’ai couru le Marathon des Causses à Millau, puis en 2012 le Grand Trail des Templiers (72 km, environ 3500 D+) et 2013 l’Endurance trail (100 km, 5100 D+) toujours à l’occasion de ce festival. 

Depuis une petite dizaine d’années, mon mari, Christophe, et moi partageons des sorties dominicales et des « week-ends trails » avec un groupe d’amis trailers. Au fil des années les copains se sont lancés sur des courses aux formats de plus en plus longs, tels que le  Mercantour, la Restonica en Corse, l’Euskal trail au Pays Basque, la 6666 mais aussi l’Ultra-trail du Mont-Blanc, 100 miles Sud France, Euforia d’Andorre, et même le Tor des Géants et le Tor des Glaciers cette année. En 2015, trois d’entre nous se sont alignés sur la Diagonale des Fous et en ont fait un tel récit que l’envie de vivre cette aventure ensemble a grandi. C’est ainsi qu’en décembre 2018, nous nous sommes inscrits au Grand Raid. Mon expérience des ultras étant bien moins importante – je n’avais jusqu’alors que 2 trails de 100 km à mon actif – j’ai pris un dossard pour le Trail de Bourbon, la petite sœur de la Diagonale. Patrick, un des copains, qui allait participer au Tor des Glaciers en septembre 2019 a accepté de s’inscrire pour m’accompagner. 

Direction Cilaos

Selfie au départ. ©DR

Dimanche 13 octobre. Nous sommes donc 8 coureurs et 2 accompagnatrices à mettre le cap sur Saint-Denis de la Réunion. Départ le dimanche 13 octobre, quelques jours d’acclimatation puis, c’est la course. 

Vendredi 18 octobre, 16h30. Nous voilà Patrick, Céline et moi à bord du minibus en route pour Cilaos sur la nationale 5 surnommée « la route aux 400 virages ». … a posteriori cela donne le ton de la course. Au volant, je sens le stress monter : la peur d’arriver en retard à cause des centaines de véhicules engagés sur cette route de montagne sinueuse et étroite avec des virages en épingles où se croiser est impossible – heureusement, Patrick était là pour m’aider à manœuvrer – ; l’inquiétude pour Christophe qui avait commencé sa Diag la veille au soir après une prépa bien compliquée et bien sûr, l’angoisse de ce Bourbon qui m’attend. 

Plus de 2 heures plus tard, nous voilà garés à quelques centaines de mètres du stade de Cilaos. La nuit est tombée et la température a chuté depuis notre départ de Saint-pierre. Nous enfilons des vêtements chauds: seconde peau à manches longues, t-shirt obligatoire et veste de pluie pour moi, mais je reste en short-jupette. Nous avalons un bol de riz avec du thon et nous descendons vers le stade avec nos sacs de délestage… ils pèsent une tonne ! Après avoir laissé Céline avec Cathy et Michel, qui a dû abandonner à Cilaos à cause de son problème au ménisque – ils vont faire l’assistance de nos copains sur la Diag – nous voilà dans la file des coureurs pour entrer dans le stade. Après de longues minutes, nous pénétrons enfin dans l’arène où des bénévoles vérifient le matériel obligatoire dans nos sacs. Puis nous déposons nos deux sacs de base de vie. Je me mets à l’abri sous une tente de ravito et là une jeune femme, micro et camera en main, m’interroge sur mes impressions à quelques minutes du départ de ces 112 km. Patrick me rejoint et nous nous rendons près de la grille du stade. J’enlève ma veste de pluie car je sais que je vais vite me réchauffer, vu le dénivelé qui nous attend… 

Hell Bourg, la bien nommée 

Le portail s’ouvre, un angoissant mouvement de foule nous emporte littéralement vers la ligne de départ. 21h, sous quelques feux d’artifice nous voilà partis sur une route montant au « Bloc » où nous empruntons un sentier au cœur de la forêt. Une ascension de 1100 m. de D+. Dès le départ, nous avons un bel aperçu de ce qui nous attend : des racines, des roches et des marches, beaucoup de marches, encore des marches. La montée se fait au milieu du flot des 1300 concurrents. Je me sens plutôt bien. Nous mettons 3h01 pour atteindre le 1er ravito au gite du Piton des neiges. Là j’enfile ma veste, mes gants, j’avale une banane et nous voilà repartis pour un peu plus de 11 km de descente. Des pierres, des racines, des échelles et surtout de la boue, beaucoup de boue… un véritable enfer pour les trailers au milieu de la forêt primaire de Belouve, plantée de fougères arborescentes et autres végétaux gigantesques. 4h05 pour atteindre la bien nommée Hell Bourg ! Nous poursuivons la descente après le ravito avant d’entamer une nouvelle ascension. Le jour se lève. Nous franchissons plusieurs fois une ravine. Les paysages sont splendides, nous apercevons des cascades au milieu d’une végétation luxuriante sur des parois abruptes. Je veux faire des photos mais mon portable est déchargé. Une coureuse de la région parisienne chemine un moment avec nous le long de la rivière, nous parlons un peu, c’est agréable. 

Micro-sieste dans la forêt…

©DR

Après la Plaine des Merles et 11h13 de course, je ressens un gros coup de mou. Nous sommes sur une partie du parcours plutôt facile au milieu de la forêt des Tamarins, pourtant je ne parviens pas à avancer. Le soleil commence à chauffer, j’ai sommeil, je suggère à Patrick une micro-sieste, la première de ma vie ! Nous nous installons un peu à l’écart du chemin, sur un coin herbeux. Patrick programme son alarme et à peine allongée je m’endors. Les 5 minutes écoulées je quitte le maillot de l’organisation trempé de sueur, j’enfile un t-shirt propre et nous voilà repartis jusqu’à Marla où nous mangeons une assiette de riz avec du poulet. Patrick a plus d’appétit que moi. Je change mes chaussettes, mes pieds commencent à être douloureux à cause en particulier de la descente dans la boue jusqu’à Hell Bourg. Nous repartons vers 11h du matin ; je n’ai plus du tout la notion du temps, j’ai l’impression d’être en milieu d’après-midi ! D’ailleurs je ne suis en mesure de donner ces horaires que grâce au suivi live que je consulte en rédigeant ce récit. 

Nous entamons une nouvelle descente. La chaleur commence à se faire sentir. Lorsque nous arrivons à la Rivière de Galets, je pense que le ravito de Roche Plate est là… mais non, il faut remonter ! La chaleur est étouffante. Patrick m’explique le circuit, m’indique Mafate, me montre le parcours de la Diag. Nous atteignons enfin l’école de Roche Plate, plus de 3h pour environ 9 km…Nous sommes au km 53,7, à 1 100 d’altitude et nous allons entamer l’ascension de la 2ème grosse montée, celle du Maïdo à 2030 m d’altitude (j’aime la sonorité de ce nom ; je vais moins aimer le parcours pour l’atteindre !). 

Trop chaud sur Maïdo

Afin de regagner un peu d’énergie avant cette longue ascension, une micro-sieste s’impose dans les filaos au bord du chemin. Je me recroqueville, la tête sur mon Camelbak, Patrick met l’alarme, je ferme les yeux, j’entends une coureuse me souhaiter « Bonne nuit », il est aux alentours de 15h ! Je souris les yeux fermés et je sombre pour 5 minutes. Nous nous attaquons à l’ascension du Maïdo… Il fait chaud, la montée est éprouvante à flanc de paroi…Patrick m’annonce le dénivelé positif qu’il nous reste à parcourir. Pour m’aider, me motiver mon partenaire fait des comparaisons avec des parcours que je fais à l’entrainement. J’ai l’impression de ne pas avancer, que cette ascension est sans fin. J’entends des clameurs, j’aperçois des coureurs au sommet qui parait si loin… Nous y sommes enfin, un faux-plat descendant et nous voilà au poste de Tête Dure, il est 17h11, le soleil va se coucher. Après avoir avalé quelques coquillettes, il faut se couvrir de nouveau et sortir la frontale. Ma montre m’annonce un kilométrage supérieur à celui annoncé sur le profil… 

Il neige ou je rêve ? 

©DR

Nous sommes sur une partie alternant plats et petites bosses ; je relance souvent ce qui m’use avant la longue descente sur un sentier plutôt roulant. Je suis fatiguée. Le sol est couvert d’une épaisse poussière étrange qui, à la lueur de le frontale, ressemble à de la neige. Nous sommes un peu perdu au niveau du kilométrage… Après avoir traversé des taudis d’Ilet Savannah, nous atteignons enfin notre base de vie à 21h40, après 24h40 de course. Il fait trop froid pour se doucher. Nous mangeons un rougaille saucisse avec du riz, je nettoie mes pieds, je les « nok », je change mes chaussettes et nous décidons de faire un petit somme de 20 minutes, sous une tente et sur un lit de camp pour une fois ! L’alarme sonne et nous voilà repartis. Il faut traverser la Rivière de Galets, mon pied droit glisse, je jure, je renonce aux galets et finis la traversée dans l’eau ! C’était bien la peine de changer mes chaussettes… 

Dimanche 1h31 du matin, après une petite ascension au cours de laquelle une nouvelle petite pause dans un champ de canne à sucre s’impose, nous voilà sur le chemin Ratineau puis le fameux chemin Kalaa, une nouvelle grosse difficulté de par sa technicité (racines, gros rochers…) et la fatigue. Puis nous descendons vers La Possession.

La Possession, ce nom sonne bien dans ma tête… plus que 3 étapes et nous serons à La Redoute ! Nous arrivons à La Possession à 3h54. Là après avoir fait le plein d’eau, j’aperçois des morceaux de chocolatine et des petites tartines de confiture d’abricot sur la table du ravito. Enfin de la nourriture qui me fait envie ! Je prends un thé délicieusement sucré, je « petit-déjeune » ! Un régal ! 

Compagnon à 4 pattes

©DR

Je quitte le ravito revigorée. Après quelques centaines de mètres une petite chienne, type Jack Russell, commence à nous emboiter le pas. Je lui donne un morceau de barre de céréales afin qu’elle cesse de nous suivre mais rien n’y fait. Cela m’inquiète car je crains qu’elle ne se perde. Nous entamons la montée du fameux chemin des Anglais, pavé de « dalles » de lave. Le sommeil me tombe de nouveau dessus, le jour se lève ; nous atteignons un faux-plat montant et nous nous installons sur des feuillages secs. La petite toutoune se couche à nos côtés. Je ferme les yeux, j’entends les pas d’un coureur et je m’endors. Les 5 minutes « réglementaires » écoulées nous nous remettons en route, la petite chienne a disparu! Nous descendons vers grande Chaloupe. Il est 6h57, je retrouve la petite toutoune couchée auprès d’une coureuse allongée sur le sol, qui se fait masser par un proche. Tellement de chiens errants à la Réunion… cette petite Jack cherche à se faire adopter. Ça fait mal au cœur ! 

Sur le chemin des Anglais. ©DR

Nouveau changement de t-shirt avant d’entamer la dernière montée. Plus que 700 m. de D+ environ et nous atteindrons Colorado, le dernier ravito avant la délivrance ! Cette ultime ascension débute par la 2ème partie du Chemin des Anglais. Nous atteignons une route. Les muscles de mes cuisses et mollets commencent à se tétaniser, les crampes sont proches. J’avale un gel antioxydant, je croise les doigts et serre les dents. Après une petite partie sur la route nous entamons l’ascension d’un monotrace de terre rouge très raviné. Patrick est devant moi, je place mes pas dans ses pas, je ne veux pas décrocher, j’avance, j’avance, j’avance…

Colorado, dernier ravito

Nous pointons au poste de Colorado à 9h40 ; Patrick m’annonce 2h de descente jusqu’à La Redoute. Nous revêtons le maillot réglementaire. J’ai un regain de force. On mettra moins de 2 heures, c’est décidé! Je descends bien, nous dépassons des coureurs, j’avance, j’avance, j’avance… On entend la clameur, on aperçoit les premiers spectateurs, les proches, les ravitailleurs des coureurs venus à leur rencontre. J’ai envie de pleurer mais il faut rester concentrée, la descente reste technique. Nous sortons du sentier, le stade apparaît, mon partenaire m’indique qu’il faut faire 200 m de piste avant de franchir la ligne d’arrivée. Christophe est là, avec son maillot jaune et la fameuse inscription « J’ai survécu ». Un baiser et il court à nos côtés. Il est 11h05 du matin Patrick et moi terminons dans la main après 38h05 de course, 115,3km et 6 560m de D+.  Christophe, Laurence, la compagne de Patrick, et tous les copains sont là ! C’est juste énorme, inoubliable !

©DR

À aucun moment, je n’ai pensé abandonner mais j’ai eu de nombreux moments de doute pendant lesquels je me disais que je n’étais pas à la hauteur de ce défi. Ces montées éprouvantes et interminables, ces descentes techniques et sans fin, cette boue, ces rochers, ces racines, ces marches, cette chaleur, cette végétation, ces ravines ont mis mon mental à rude épreuve !  J’ai trouvé la ressource nécessaire pour avancer grâce à toutes les personnes qui m’ont encouragée avant le départ et qui me suivaient de loin. Un big-up spécial à Elise qui dans son joli message FB a partagé avec moi un texte très inspirant de Werber. Un énorme merci aux Courts-circuitées et à leur géniale vidéo de motivation. WarriorVictoria, ma famille, ma fille, Mathilde et ma grand-mère de 98 ans ont souvent été dans mes pensées, sources de réconfort et de motivation. Dans les moments difficiles, je me suis répétée des « mantras » stimulants : « Entre possible et impossible deux lettres et un état d’esprit », « La douleur est provisoire, l’abandon définitif », « Avancer, avancer, ne penser qu’à avancer » et j’ai compté, compté « un, deux ; un, deux ; un, deux… » pour rythmer mes pas en montée. Et Patrick, bien sûr. Un énorme merci à toi, tu m’as tellement aidé dans la gestion de la course : les ravitaillements, les micro-siestes, la connaissance du parcours, le réconfort, les encouragements… J’ai beaucoup appris à tes côtés. Je n’ai pas été très causante au cours de ces 38h, j’en suis désolée ! Ce qui n’empêche que courir en binôme et partager une course de la ligne de départ à la ligne d’arrivée est définitivement une aventure formidable !