Mathieu Blanchard : « chaque aventure me rend plus fort »
Figure majeure de l’ultra-trail mondial, Mathieu Blanchard a élargi son terrain de jeu bien au-delà des sentiers. De l’UTMB à la Diagonale des Fous, des étendues polaires du Canada aux océans de l’Atlantique, l’athlète franco-canadien cultive une soif d’exploration où performance, engagement et quête intérieure se mêlent. Rencontre avec un aventurier pour qui chaque expérience, aussi extrême soit-elle, est un levier de transformation.
Le film L’Appel du Silence nous replonge dans ta Yukon Arctic Ultra 2025. Qu’as-tu appris lors de cette aventure hors norme de 625 km en quasi-autonomie totale dans le Grand Nord canadien ?
Mathieu Blanchard — « Cette Yukon a été l’expérience la plus difficile de ma vie. Une aventure qui m’a profondément marqué, physiquement et mentalement. J’ai parfois été à la limite de problèmes graves. Il y a eu des moments, seul dans mon sac de couchage, où je me suis réellement vu mourir. Ma détermination, et sans doute aussi mon côté trop têtu, m’ont poussé à retarder le moment d’appuyer sur le bouton SOS de notre système de communication satellite.
Avec le recul, je me dis : “Mais p****, tu as été c***. Ta vie est plus importante que cette aventure.” Mais c’est ma personnalité. J’aime expérimenter, me mettre en danger. À l’arrivée, je me suis dit “plus jamais”. Et un an plus tard, j’ai ressorti la pulka… »

Une autre aventure polaire se profile ?
« Oui car dès le départ, la Yukon Arctic n’était pas un one-shot dans ma tête. J’ai un projet que j’appelle le Glacial Odyssey Project qui, si tout se déroule bien, va s’échelonner sur les cinq prochaines années. L’objectif est de monter en compétences pour réaliser des aventures en grand froid de plus en plus ambitieuses, en termes d’engagement et de distance. Ce projet comptera quatre courses et un projet off. »
Dis-nous en plus sur ton projet d’odyssée glaciale Mathieu Blanchard…

« J’aimerais participer à l’Iditarod Trail Invitational, en Alaska. C’est la plus longue course d’ultra au monde : 1 000 miles, soit 1 600 km, disputés en février, le mois le plus froid de l’année, sur l’itinéraire de la célèbre course de chiens de traîneaux. C’est une épreuve très sélective, avec seulement 30 dossards. Avant de postuler au format 1 000 miles, il faut suivre un long processus. Il faut d’abord terminer la version 350 miles (500 km), qui requiert elle-même d’avoir participé à deux courses polaires listées par l’organisation.
Parmi elles, la Yukon que j’ai déjà courue, et la Lapland Arctic Ultra en Laponie, organisée par la même équipe. Je vais justement participer à cette course en Suède, début mars, sur le format 500 km. L’idée est ensuite de postuler pour l’Iditarod 500 km en 2027, puis, si tout se passe bien, de tenter le 1 000 miles en 2028.
Rien n’est garanti, car il existe une forme de loterie que je ne maîtrise pas encore totalement. Le fil conducteur de ces courses polaires, c’est un grand rêve : un off pionnier, au pôle Nord ou au pôle Sud, car il reste encore des choses jamais tentées dans ces zones extrêmes. »
Le grand froid t’attire donc particulièrement…
« Oui, parce que la courbe de progression y est beaucoup plus longue que dans les autres sports d’endurance. Il faut expérimenter, comprendre comment évoluer dans le froid, comment utiliser le matériel. Tout cela est complexe et demande beaucoup de temps sur le terrain. Je suis heureux de pouvoir travailler cette année sur l’amélioration du matériel et de capitaliser sur tout ce que j’ai appris au Canada. »
Ton film évoque Jack London. Est-ce ton auteur préféré ?
« Oui. Le titre est un clin d’œil assumé à L’Appel de la forêt, l’une de mes grandes sources d’inspiration. C’est un livre qui m’a marqué adolescent par sa violence. Je l’ai relu récemment et je le trouve toujours aussi puissant. J’aime ce chien, Buck, ultra-sédentaire et confortable, qui retrouve peu à peu un instinct primaire et sauvage, et apprend à se débrouiller seul dans la nature.
Je fais le parallèle avec l’homme. Nous sommes de plus en plus sédentaires, mais il reste en nous quelque chose de profondément ancré qui nous permet d’être en accord avec la nature et d’y survivre. Pouvoir expérimenter cela moi-même, à l’image de Buck, a été une expérience folle. »

Retrouver son instinct sauvage, lutter pour survivre dans des conditions hostiles, est-ce cela qui te motive ?
« Oui, en gardant à l’esprit qu’on ne peut jamais tout maîtriser. Quand on me demande si je suis prêt, je réponds toujours : absolument pas. Il est impossible d’être prêt pour survivre à -40 °C sur 600 km. J’aime le côté expérimental, l’incertitude. Cela crée une dynamique extrêmement enrichissante. Les situations auxquelles on ne peut pas vraiment se préparer sollicitent quelque chose de très instinctif, au fond du cerveau, qui permet de s’adapter à l’instant T. C’est fascinant de se dire : comment se fait-il que je sache gérer une situation que je n’ai jamais apprise ? »
Après la Yukon, tu as enchaîné sur la célèbre course au large, la Transat. Tu as dit pendant cette traversée de l’Atlantique : « Il y a des aventures qui nous bousculent, qui nous brisent, mais qui nous recousent autrement. » En quoi cette Transat t’a-t-elle “recousu” ?
« Ce que je fais inquiète souvent mes proches et mes partenaires. On me dit : “Mat, tu nous fais peur. Si tu te plantes, si tu te blesses, tu ne pourras plus être athlète professionnel.” Ce que j’essaie d’expliquer, c’est que oui, je me brise sur ces aventures, physiquement et mentalement. Mais j’ai compris que le corps et l’esprit sont extrêmement résilients. Derrière, je me reconstruis beaucoup plus fort qu’avant, car je challenge mon corps dans des dimensions totalement différentes de celles du trail. Explorer d’autres univers me permet de mobiliser mon corps autrement.
Par exemple, la préparation pour une course polaire me rendra plus puissant sur les phases de marche en ultra-trail. Il y a aussi l’aspect mental, fondamental. Un 100 miles ne me fait plus peur aujourd’hui. En revanche, partir sur une Yukon ou une Transat, c’est retrouver la peur, l’incertitude, la nécessité de puiser dans ses ressources mentales.
Tout cela “muscle” le cerveau et rend plus fort. Et si je reviens plus fort, je serai un meilleur compagnon pour ma compagne, un meilleur fils pour mes parents, et un meilleur athlète pour mes partenaires. C’est ainsi que je vois les choses, et en cela que ces aventures me brisent et me recousent. »

Pendant la Transat, on t’a vu courir 6 km sur le bateau. Plutôt cocasse…
« Il faut savoir qu’un monocoque est en gîte, c’est-à-dire incliné à 30 degrés. Impossible de tenir debout. Pour moi qui suis habitué à la liberté du mouvement, c’était l’une des choses les plus dures sur cette Transat. On était assis en permanence. Un ou deux jours, nous avons eu des conditions très rares, ce qu’on appelle la “pétole” : mer plate, bateau à l’horizontal. J’en ai profité pour bouger sur les quelques mètres carrés disponibles. Pour le côté fun, j’ai lancé Strava, comme si je courais autour d’un canapé dans un salon. »
Le Mathieu Blanchard d’aujourd’hui est-il plus aventurier que traileur ?
« On me pose souvent la question, et il m’est difficile de trancher. La définition la plus simple, c’est “athlète aventurier”. Athlète, parce que je dédie ma vie au sport et à la performance. Aventurier, parce que cela ouvre un état d’esprit : sortir du cadre, se confronter à ses certitudes. »

T’ennuierais-tu à ne faire que du trail ?
« Oui, clairement. J’aime trop interagir avec des milieux naturels variés, aller plus loin, comprendre comment retrouver des ressources physiques et mentales au-delà des premiers signaux d’abandon. Je suis aussi passionné par toute la phase de préparation.
Une équipe entière s’implique avec moi, et ce lien social est essentiel dans un sport pourtant très individuel. J’aime aussi développer des produits innovants avec mes partenaires, cela stimule la créativité. Tout cela crée une dynamique de carrière qui va au-delà de la simple performance sur les courses, ce qui m’enlève du poids sur les épaules. Cela m’apporte une grande sérénité et une force mentale solide, et me permet d’être dans une quête de longévité importante à mes yeux.
As-tu des objectifs en trail cette année ?
« Je ne me suis pas encore fixé. Je ferai le point après mon ultra en Suède. J’ai bien sûr envie de revenir à l’UTMB, mais aussi de découvrir les Templiers et la SaintéLyon, deux courses mythiques où je ne suis encore jamais allé, et bien sûr de retourner à La Réunion. Voilà pour les « grandes briques » disons, qui restent à affiner, avec des courses préparatoires autour bien sûr. »

Cette Diagonale des Fous, c’est ta course préférée ?
« Oui, clairement. J’ai couru un peu partout dans le monde mais la Diagonale a quelque chose en plus. Son parcours extrêmement varié, sa météo contrastée et surtout cette ambiance pure portée par les locaux. Ma victoire a eu une saveur très particulière, un mois et demi après mon abandon à l’UTMB. J’en ai peu parlé, mais cet échec m’avait profondément affecté. Réussir à me remobiliser si vite après un épisode dépressif m’a beaucoup aidé à regagner confiance. Nous finalisons d’ailleurs un film sur cette courbe émotionnelle, faite de hauts et de bas entre UTMB et Diagonale, pour montrer comment on se reconstruit après un échec. »
Parmi tes souvenirs forts, il y a aussi ton UTMB 2022, conclu à la 2e place juste derrière Kilian Jornet…
« Oui, croiser le fer avec Kilian pendant une cinquantaine de kilomètres, lui dont la carrière et les livres m’ont donné envie de faire du trail, reste un souvenir majeur. Mais j’ai aussi beaucoup d’autres moments marquants, comme le Marathon des Sables en Jordanie, partagé avec mon petit frère Luca, amputé à la suite d’un accident de la route.
Pendant cette traversée, il m’a confié : “Mat, au fond de moi, je rêve peut-être un jour de devenir athlète paralympique en snowboard, mais je n’ose pas à cause des études, du cadre, etc.…” Je lui ai répondu : prends le risque, arrête tout et fonce. Il a eu le courage de le faire. C’était en 2022.
Aujourd’hui, il porte la combinaison de l’équipe de France de snowboard et a de grandes chances de participer aux prochains Jeux olympiques. Quand je vois où il en est aujourd’hui, cette discussion dans le désert prend une dimension encore plus forte. »

Au fait, Mathieu Blanchard, comment as-tu débuté la course à pied ?
« De façon très banale, en 2014. J’avais 26 ans et je venais d’arriver au Canada pour une opportunité professionnelle comme ingénieur. J’étais un peu à la ramasse physiquement après les années d’école d’ingénieur. J’ai commencé, comme beaucoup, par de petits joggings pour perdre quelques kilos et retrouver du souffle pour monter les escaliers du métro. Et là, ça a été un véritable coup de foudre, quelque chose qu’on ne contrôle pas.
La course à pied est vite devenue un mode de vie. J’ai d’abord couru sur route pendant trois ans, plusieurs marathons, avant de découvrir le trail en 2016 sur l’Ultra-Trail Harricana, au Québec, un 80 km que j’ai terminé moins fatigué qu’un marathon. Depuis, je suis rarement revenu sur la route… »
On t’a justement revu sur marathon en 2023 à Paris, avec un record en 2h22. Comptes-tu revenir sur la distance ?
« À Paris, ma préparation était un peu bancale et le parcours pas vraiment roulant. Oui, j’ai envie de revenir sur marathon, par curiosité, pour voir jusqu’où je peux aller sur cette distance. J’y pense pour la fin d’année d’ailleurs, peut-être à Valence, avec une vraie préparation de trois mois et l’objectif de passer sous les 2h20. »




