Du 31 octobre au 4 novembre, Véronique Messina a participé à l’Ultra Run Rajasthan en Inde. Elle nous raconte ce 250 km exotique qu’elle termine épuisée en 57h24. Trois jours et deux nuits sans dormir pour vivre une fantastique épopée.

Qui est Véronique Messina ? Une sacrée nana ! Cette iséroise de 41 ans vit au Cambdoge. Son dada, c’est les ultras. Depuis quelques années, elle les enchaîne. Elle a notamment couru l’Ultra Gobi (400 km en autonomie dans le désert) qu’elle a gagné en 2016, et début 2019, l’Ultra Trail d’Angkor (128 km) qu’elle a aussi remporté.

Le Rajasthan c’est le plus grand état indien, au nord ouest du pays, peuplé de 68 millions d’habitants. La région agricole est célèbre pour ses somptueux palais de Maharadjas, dont l’un d’eux a justement été privatisé pour tenir lieu de camp de base et d’arrivée, à Ghanerao. Décor digne d’un conte des mille et une nuits, le château a été construit en 1606 tout en marbre et pierres rouges. Waouh, ça en jette !

Le tour de la 3e plus grand muraille du monde !

Le parcours de 250 km est coupé en 10 portions de 14 à 30 km, où des CP sommaires (eau chaude / eau froide, matelas pour dormir) nous accueillent. L’essentiel du dénivelé (5500 m D+) se trouve au début de la course, sur les 3 premières sections, avec notamment le tour de la muraille du fort de Kumbalghar, classé 3ème plus grande muraille du monde.

Impossible de recoller les morceaux de cette épopée à travers la campagne indienne. Les horaires et les compagnons de route se mélangent, les CP se fondent en un seul et même lieu de réconfort dans ma mémoire, les ampoules et le manque de sommeil ont eu raison de moi, je suis à bout et ma course se finit dans un flou vaporeux qui m’enveloppe comme un cocon.

Départ jeudi 31 octobre 7 h du matin. Mon sac (WAA) est trop lourd : de repas lyophilisés, de barres, de piles (gps, et 2 frontales) et d’eau (2.5 L). Mais le portage est confortable. Nous sommes 28 coureurs, expérimentés ou non, à prendre le départ. Pour certains l’objectif est d’atteindre 100 km en mode randonnée… et finalement tout le monde (moins 2 blessés) finira la totalité du parcours sous la barrière horaire des 108 heures imposées ! Comme à mon habitude je pars à mon rythme, nous sommes 7 coureurs en tête du peloton, impatients et curieux de la suite. Les premiers kilomètres servent à trouver mon souffle, à finir les réglages des sangles du sac, à ajuster un déplacement le plus économique possible, à entraîner le regard à scruter le balisage.

Hors-piste avec les singes

Après 1 à 2 heures de course, je me laisse distancer par le peloton de tête, et aborde seule la première portion hors piste. Il faut suivre les marquages roses dans la végétation d’arbustes. Enfin, ce qu’il en reste, car une grande partie du balisage a été enlevée par les habitants et l’utilisation de la trace gps est indispensable pour éviter les erreurs de navigation. Prudente, je n’ai toujours pas sorti mes bâtons et j’avance gps à la main. Le chemin nous amène à un temple situé sur une colline qu’il faut gravir par un sentier d’escaliers où les singes me regardent passer. Je cache ma nourriture bien au fond de mes poches de peur de me la faire voler. 

CP1 – km 32, au pied de la muraille du fort de Kumbalghar. Ambiance particulière, puisque c’est la fête de Divali, la fête des lumières, et le site est envahi par des milliers d’indiens qui viennent visiter les lieux. L’accès au CP se fait difficilement au milieu d’un embouteillage monstrueux et d’un concert de klaxons. Je suis contente d’être à pied, et non au volant car les véhicules sont complètement immobilisés sur cette petite route de montagne.

J’atteins le CP à 11 h 10, je pose quelques affaires pour alléger mon sac (nous repasserons ici pour le CP2), recharge mes gourdes et part à l’assaut de la muraille pour un tour de 14 km à 1100 m d’altitude et 1200 m D+. La muraille a été construite il y a plus de 500 ans, et s’étend sur les collines en une multitudes de marches non calibrées et envahies par la végétation sauvage plus haute que moi. 

Epines, rochers brûlants et serpents

Les épines s’incrustent dans les vêtements, ça gratte, ça pique, ça lacère, aïe aïe aïe !!! Je croise Olivia, première fille qui rebrousse chemin : elle repart en sens inverse car elle a raté le CP et doit retourner pointer. Dur pour le moral.

C’est un terrain idéal pour les serpents, mais j’ouvre grands les yeux avant de poser mes pieds ou mes mains sur les rochers brûlants.

Après 2 heures de grimpette, je me rends compte que je n’ai pas pris assez d’eau, on est en plein cagnard et je m’épuise un peu. Je ralentis le rythme. Et je retrouve Anthony, une des têtes de course, assis sur une marche la mine défaite : il vient de se fouler la cheville, la compétition s’arrête là pour lui. Après avoir mis une attèle et pris un antidouleur il repart avec moi en grimaçant, frustré par cet arrêt brutal. Tous les deux nous retrouvons Emmanuel, les pieds dans un ruisseau, en train de récupérer à l’ombre. Je laisse les deux garçons au frais, et continue d’avancer. Je suis contente de chausser petit car ça dépasse un peu sur les marches ! J’essaie de chasser l’idée que c’est un terrain idéal pour les serpents, mais j’ouvre grands les yeux avant de poser mes pieds ou mes mains sur les rochers brûlants. Je fais le tour de la muraille en 3 h, et retourne au CP1 devenu CP2. Je me jette sur la bonbonne d’eau et sur un verre de coca. Je récupère mes affaires, mange un lyophilisé et repart après 20 mn de pause. Je suis seconde, seul Maik est devant moi.

On reprend la route en descendant (l’embouteillage est toujours là !), et le chemin part rapidement en hors piste à travers champ. Il faut grimper une colline, et je m’arrête souvent pour chercher les petits rubans roses. Ça casse bien les pattes, encore 650 m de dénivelé positif pour cette portion. Le CP3 est en contrebas, au bord d’un ruisseau, j’y arrive alors que Maik est déjà reparti. Je prends le temps de manger un lyophylisé avant de repartir. 

Le sentier suit la rivière, puis il faut la traverser plusieurs fois. La nuit tombe, il est 18 h 30, je peux enfin essayer ma lampe Halepro de 1000 lumens. Quelqu’un me salue derrière moi : Maik ! D’où viens-tu ? tu es censé être devant !! Il s’est perdu 45 mn dans la rivière, et parait un poil énervé ! il me double avec ses grandes jambes et j’essaie de suivre son rythme. Nous alternons course et marche selon le dénivelé, mais je le sème et arrive 5 mn avant lui au CP4. Kilomètre 96, c’était mon premier objectif de la journée, ça c’est fait !

Vincent et Emmanuel me rejoignent au CP, je suis en train de manger mon lyophilisé. Emmanuel enchaîne sans s’arrêter, Vincent se pose.  Je vérifie mes pieds : ça commence à chauffer, la peau est toute fripée à cause des traversées de rivière. Je passe de la crème et remet mes chaussettes mouillées et pleines d’épines. Certainement une erreur.

Première nuit blanche…

J’ai décidé de continuer, je voudrais passer cette première nuit sans dormir. Je repars en tête, mais je ne me fais pas trop d’illusion, je veux juste suivre mon plan de route : avancer autant que possible et de manière régulière avant ma première sieste.

La portion suivante est longue, 29 km, mais sur sentier. Pas de balisage à vue, ce qui est plutôt reposant après cette première journée éprouvante. La trace est tantôt sur chemin, tantôt sur asphalte, et les pieds commencent à chauffer, je sens s’allumer les premières ampoules… Emmanuel me double tranquille à l’entrée d’un village, où est garé un dromadaire. Si, si, j’ai bien vu un dromadaire, je suis encore lucide. La traversée des villages de nuit donne lui à un concert d’aboiements, mais les chiens sont plus effrayés qu’autre chose et je n’ai pas besoin de me défendre, ils font seulement du bruit.

J’ai hâte d’arriver au CP5 pour vérifier l’état de mes pieds, que je devine bien abimés… Et j’ai sommeil, mon plan de nuit blanche me paraît compromis. J’y arrive vers 2 h 20 du matin, et j’y retrouve Emmanuel. Inspection des pieds, je sors les compeed pour limiter les dégâts sous la plante des pieds. Hummm… Kilomètre 120, à peine la moitié…

Escortée en zone tribale

Pause lyophilisé, et sieste 20 mn. Emmanuel m’attend, car la portion suivante traverse une zone tribale qu’il n’est pas recommandé de traverser seule la nuit. Je repars donc à 3 h du matin, avec mon escort boy, en marchant car la course est devenue trop douloureuse sur le goudron. Je suis gênée de ralentir ainsi Emmanuel, qui lui ne semble pas du tout souffrir. Il jouera son rôle à la perfection et m’accompagnera jusqu’à 7 h du matin, lorsque le soleil se lève sur une vallée de jungle et de palmiers. Devant ce paysage surprenant, je me demande quel décor nous avons raté cette nuit. Il part en trottinant et je continue ma progression de marche jusqu’au CP6 que j’atteins vers 9 h. 

Il fait déjà chaud, j’ai mal aux pieds, j’ai mal aux jambes. Je veux dormir 1 h, mais je me réveille après 15 mn. Je rajoute des Compeed aux talons cette fois, je change de chaussettes. Maik et Vincent me rejoignent, alors qu’Emmanuel est déjà reparti. Je repars sous un soleil de plomb, sur le goudron qui m’entame bien le moral et les pieds.

En mode zombie

Sur la route je traverse des villages, les gens sont bien étonnés de me voir passer. Beaucoup s’arrêtent pour demander des selfies, mais je fais ma malpolie et n’interromps pas ma progression ni ma concentration. Je perds mon sourire et commence à grimacer. Je titube, heureusement que j’ai les bâtons et que le chemin est sans danger car mes paupières se ferment et je perds contact avec ce qui m’entoure. Je décide de brancher ma musique, et ce sont les paroles de Brassens qui accompagnent et adoucissent mon calvaire.

Dans un village une vieille femme m’agrippe violemment par le bras en m’interpellant. Je n’arrive pas à me libérer et je comprends qu’elle veut me prendre en photo et me montrer à ses enfants. Non, non, merci, j’ai encore du chemin à parcourir, lâchez-moi ! Je suis en mode zombie. Je sers les dents. J’ai mal, mais ce n’est pas une raison pour arrêter. Ni même ralentir. C’est juste une contrainte supplémentaire qu’il faut accepter. Et oublier que je patauge dans la boue et l’eau sale gorgée de milliards de bactéries…. Est-ce qu’il y a des crocodiles au Rajasthan ?

J’arrive au CP7 (km 175), épuisée, mais le même scenario se reproduit. Je règle mon réveil pour 1 heure, et me réveille après 15 mn. Je demande à voir un docteur, il n’est pas à ce CP. Je continue d’observer l’étendue des dégâts sous mes pieds… 

Je divague…

Emmanuel est couché sur un matelas, il a souffert de la chaleur et a mal au ventre. Il décide de repartir quand même, après s’être reposé 2 heures. Maik arrive épuisé. Vincent arrive plus serein, mais les pieds dans le même état que les miens. On décide de faire équipe d’éclopés et de repartir ensemble en marchant. Maik prend le temps de manger et de dormir un peu, et il nous doublera un peu plus tard, il peut encore courir lui. Nous repartons Vincent et moi, en mode marche rapide. Je suis parfois tellement fatiguée que je n’arrive pas à comprendre ce que voient mes yeux. Est-ce une flaque ? un rocher ? une maison ? un village ? un carrosse ? un kayak ? (oui, après confirmation, ça c’était bien un kayak). Pas très pratique pour suivre une trace gps toutes ces divagations, heureusement que nous sommes deux. 

Certains verront des léopards pendant cette nuit, et seront escortés par la police indienne. Je suis contente de n’avoir ce « détail » qu’après la course !

Forêt de cactus

Nous traversons une forêt, Vincent me pointe quelque chose au pied d’un arbre avec sa lampe : c’est Maik, qui s’est endormi. On vérifie que tout va bien, c’est juste l’heure de la sieste apparemment, on le laisse récupérer. Il nous rejoindra plus tard à la forêt de cactus, un vrai labyrinthe dans lequel nous avons bien besoin de tous nos yeux pour chercher les indices qui montrent le chemin (rubans roses, peinture rose, ou confetti au sol). Je voulais atteindre le CP8 avant minuit, c’est raté, on est déjà samedi. On arrive tous les 3 au CP à minuit 30. Kilomètre 200, ça sent le début de la fin.

Certains verront des léopards pendant cette nuit, et seront escortés par la police indienne. Je suis contente de n’avoir ce « détail » qu’après la course ! Voilà donc à quoi servait le couteau dans le matériel obligatoire !!

Je veux dormir… mais c’est sans compter sur le staff indien qui qui fait vibrer le campement de ses puissants ronflements. Je m’endors dehors, mais avec la fatigue et la rosée, je me retrouve vite grelottante malgré ma polaire. On m’enveloppe dans une couverture se survie, ce qui prolonge mon repos de quelques minutes bien nécessaires. A mon réveil, on me présente le médecin indien. Qui me confirme mon diagnostic : « ce sont des ampoules » 😊 Il me tend un onguent pâteux marronnasse, à tartiner sur les plaies et laisser agir une heure : euh, non, je suis en course. Il me tend des anti-douleurs : euh non, je veux juste désinfecter. Il me donne un bandage : ben non plus, il faut que je puisse rentrer le pied dans la basket. Il me tend une aiguille pour percer : ah oui ça je veux bien, mais tu en aurais pas une stérile, plutôt ? Bref, je me débrouille. Je perce, je compeede avec mon dernier pansement, et je repars en me jurant de ne plus regarder mes pieds avant l’arrivée.

Passage “aquatique”

Nous repartons vers 2 h 45. C’est un passage aquatique qui nous attend : de nombreux bras de rivière envahis par les algues vertes à traverser. Avec la fatigue, j’ai l’impression qu’on tourne en rond. C’est comme ce vieux monsieur indien, à qui je dis bonjour depuis jeudi, c’est toujours le même avec ses vêtements blancs, son turban rouge et ses moustaches. Une fois il accompagne ses chèvres, une fois il porte un tas de branches sur sa tête, une fois il boit son chai massala à l’ombre d’un arbre, une fois il me double à vélo… Peut être mon ange gardien…

Nous arrivons au dernier CP vers 9 h 45. Je m’endors 10 mn le temps que ma soupe de nouilles soit prête. Nous repartons vers 10 h 20, et je mets le compte à rebours en marche : le calvaire finit dans 6 h. J’ai quand même besoin de m’octroyer des siestes flash de 5 mn pour garder les yeux ouverts. J’ai acquis le don de m’endormir à la seconde où je me pose. Et de me remettre en marche dès que le réveil sonne. La charge tient 2 heures. La dernière section est monotone, avec de longues lignes droites de goudron. Un berger et son troupeau nous accompagnent en discutant sur quelques kilomètres. Pas besoin de compter ses bêtes pour m’endormir ! 

8 km avant l’arrivée, William un copain de Vincent arrive à notre rencontre, et il sort de son sac à dos un coca et une bouteille d’eau frais. Je l’aime ! Cette rencontre signe le réveil, mes yeux s’ouvrent à nouveau, je sais qu’il vient de l’autre monde, le monde des vivants, et que nous serons bientôt au bout de nos efforts. Allez, droite, gauche, clac clac font les bâtons sur le goudron. Les pieds brûlent, les jambes sont lourdes, mais la douche m’appelle. Un dernier tour du village, au milieu des cochons et des chèvres taguées en rose, et le palais en vue, roulement de tambour, finish line, je m’écroule à l’ombre épuisée, soulagée, vidée. 

Fantastique épopée

Je n’avais jamais eu de blessures pendant une course, j’ai appris à oublier, à faire diversion. Savoir que la blessure n’est pas grave aide à relativiser. Être accompagnée aussi, pendant les 75 km, permettait de régler le pas. Les paysages bien sûr, l’étonnement, l’émerveillement, l’amusement devant un petit détail, une image insolite, un rayon de soleil dans la poussière… Tant que le corps est en mouvement, le but approche. Et puis une fois visualisée la ligne d’arrivée, toutes les peines s’évaporent, la magie des fins de course et des drogues cérébrales.

Avec Maik, Vincent et Emmanuel

L’autre point noir était le manque de sommeil, j’ai dû dormir moins de 2 heures en 57 h de course, dur dur de rester lucide et de marcher droit avec tant de fatigue accumulée. Mais le terrain n’était pas dangereux, et autorisait les zig-zags et les pas trainants. Impossible de faire un break, mon cerveau ne me laissait pas dormir plus de 15 mn d’affilé. Comme c’est lui qui commande, je n’avais pas le choix ! 

Je me suis bien rattrapée depuis et tout est rentré dans l’ordre. J’ai adoré l’expérience, pour toutes ces sensations ressenties, bonnes ou mauvaises, qui m’aident à mieux me connaître, et cette fantastique épopée en mode zombie sur la terre des Maharadjas. Incredible India.