Ludovic Lévêque, triathlète angevin a bouclé le Norseman, en Norvège. 3,8 km de natation dans l’eau glacé d’un fjord, 180 km de vélo pimentés par 3 800 mètres de dénivelé et un marathon-trail avec 1 800 m de dénivelé pour finir. En 15h30’, il a décroché son graal : le t-shirt noir du finisher. 

Bergen, le 31 juillet. A peine atterris, nous prenons la route pour notre camp de base, une petite maison située à Kinsarvik, en face du fameux Eidfjordoù je nagerai dans quatre jours. Dans cette aventure norvégienne, j’ai embarquéElise, ma compagne et support-runner, mon mère, mon père, conducteur la voiture suiveuse, mon cousin, Bertrand, support-runner,sa femme, Manira et leurs enfants.Jérôme Vaglio, mon coach physique et Bastien Pla, mon coach diététique me suivent depuis la France. 

1eraoût : il est temps de goûter l’eau fraîche du grand nord. 20 minutes de baignade dans le fjord. L’eau est à 14°C. Pas si froide finalement… On enfourche ensuite les vélos pour reconnaître les 40 premiers kilomètres et faire tourner les jambes. Les sensations sont bonnes.   

2 août, plus que 24 heures. L’excitation monte. Récupération du dossard et des bracelets puis briefing d’avant-course. La vidéo des éditions précédentes donne la chair de poule. Dans la salle noire, nous sommes 200 concurrents à ne pas en mener large. Demain, ce sera nous. Je prépare mes affaires de course avec Elise, ainsi que chacun de nos sacs pour la partie trail avec le matériel obligatoire. Le reste de la famille équipe les voitures et gère les repas. Nous serons en complète autonomie, tout doit être méthodiquement planifié. 

Enfin, le coup de corne 

©Alexander Koerner/nxtri.com)

Samedi 3 août, c’est le grand jour. Réveil à 1h du matin, la nuit fut courte mais j’ai réussi à fermer les yeux. Nous installons le vélo dans le rack et préparons mes affaires de natation. Le ferry est là. Il me fait autant peur que rêver. J’avoue, j’ai la boule au ventre. J’embrasse tout le monde et embarque pour une courte traversée. Le ferry s’arrête, un jet d’eau s’actionne au fond pour nous éviter le choc thermique. La gueule arrière du navire s’ouvre sous les applaudissements. Fierté, peur, magie, tout cela se mêle jusqu’à ce que je saute. Un big jump puis je rejoins les kayaks de l’aire de départ. Sept ans que j’attends ce moment ! C’est indescriptible. Et pourtant les 5 minutes d’attente, dans l’eau à 10°C, sans bouger me paraissent éternité. Je tétanise. 

5h pile, la corne retentie. Les pagaies se lèvent ; c’est parti ! « Go. Pose ta nage et sors de l’eau  », voilà ce que je me dis. La natation, c’est mon point faible. Je perds des places d’entrée. Je termine les 3 950 mètres en 1h17. Satisfait. Sauf que les autres sont des torpilles, du coup je pointe 218esur 290 concurrents à cette première transition. Le t-shirt noir est encore loin… 

Les jambes à bloc, le ventre en vrac

Elise m’attend au parc à vélo. Je suis tremble comme une feuille et fais, grâce son aide, au plus vite pour m’habiller. La route est encore longue. 185 km à rouler, avec 3 816mD+ pour commencer. Je pense pouvoir doubler 50 à 60 concurrents. Je gère les 25 premiers km sans assistance, et remonte bien. J’ai les jambes, tout roule. Au 25ekm, je pointe dans les 160 premiers. Je retrouve mon équipe, m’alimente, puis sans aucune raison, mon abdomen gonfle comme un ballon. Problèmes intestinaux et pauses « obligatoires »… Je perds du temps. 173eplace. Le moral en prend un coup. Pour la première fois, je doute. Vais-je terminer ? Je me ressaisis, boosté à distance par Jérôme et Elise et Bertrand. A force de volonté, de chocolat et de coca, la niaque revient. Je pose le vélo en 163een 7h14. Transition rapide en 2’30’’ toujours grâce à Elise, qui me fait carrément mes lacets. 

Action, place au marathon. J’ai une idée fixe : gagner au moins cinq places. 42 km et 1 816mD+ à avaler. Je suis confiant. La course, c’est mon point fort. Après 10 km, je pointe 151e. Je gère. Sauf que, galère, mon intestin débloque. La valse recommence. Le rythme est plus lent que prévu mais j’avance. Devant moi, certains craquent, marchent. On est tous dans le dur. J’arrive au pied de Zombie Hill (25ekm) en 133e position. Nickel. Elise enfile son sac Camelbak, prête à en découdre à mes côtés. On avance en compagnie de Benjamin, un autre français, et son support-runner.On attaque les 7 km les plus raides ensemble. Ca monte en permanence, minimum 7%, et on double un maximum. Le rythme est soutenu, l’ambiance bonne. Le cut-off se situe au 32,5ekm. 

Irai-je au sommet ?

©Kai-Otto Melau

Seuls les 160 premiers pourront poursuivre vers le sommet… Est-ce que j’en serai ? Gros stress. Puis gros ouf, arrivé à la tente, on m’annonce 121e. Quel bonheur ! Après toutes mes galères, je suis dans les 160 premiers. A moi le t-shirt noir. Photos, larmes embrassades puis Elise me recadre : la course n’est pas finie ! Encore 10 km, direction le sommet du Gaustatoppen. Je suis à bout. Et on grimpe encore. Je râle, me plains, tout en marchant. Ckeckpoint : me staff vérifie mon matériel, ma lucidité et m’ouvre la voie vers le final, un chemin tout en pierres et rochers. J’ai tellement donné pour arriver jusqu’au 32,5ekm que à ce moment précis, je suis cuit. Plus de jus. Plus de force pour lever les pieds. Plus de lucidité – est-ce qu’on me double, est-ce je double ? je ne sais plus… Elise devant, Bertrand derrière, ça tourne. Moi, au milieu, je regarde dans le vide. Ce foutu sommet n’arrive jamais ! Sans eux, je ne sais pas si j’aurai eu le courage de finir. Pas après pas, la dernière crête arrive, puis on grimpe encore des marches, puis un tapis. Ah, cette fois, c’est l’arrivée, la vraie. On se met à pleurer tous les trois. Je ressens de la fierté et de l’émotion en chacun d’entre nous. Un moment inoubliable. On me tend un plaid, du pain et de la soupe que je noie dans mes larmes. Je pleure comme une madeleine sans m’arrêter que déjà, il nous faut redescendre. J’aurai droit au funiculaire. Elise et Bertrand iront à pied, un peu dégoûtés, même s’ils ont finalement adoré ce moment ensemble.

Vaseux mais heureux 

Dans la télécabine, je m’endors. J’ouvre l’œil en bas, vaseux mais heureux comme jamais. Le Norseman, c’est fait ! Après tant de sacrifices, place aux réjouissances. Un plat de pâtes tous ensemble, un gros dodo puis ce sera la cérémonie des t-shirts. Le lendemain, nous remontons  donc Zombie Hill, en voiture cette fois. Je suis à fond, excité comme un gosse. Je peux vous dire que ce t-shirt noir, je vais l’encadrer sitôt rentré à Angers ! Je suis tellement fier. Avec ma famille, nous face au Gaustatoppen prendre des dizaines de photos pour immortaliser l’instant. Un rêve s’est réalisé pour moi ce 3 août. Un rêvé éveillé. Un rêve partagé.L’Xtreme Triathlon est un sport d’équipe. 

Le Provençal Brice Bonneviale, 48 ans, a vaincu l’Enduroman, triathlon de l’extrême reliant Londres à Paris. Il nous raconte cette folle traversée, trois jours d’épopée partagée avec son équipe Race for Pure Ocean. 

Brice Bonneviale, en bref. Ancien sportif de la petite semaine, Brice débute la course à pied à l’aube de la quarantaine, suite à un pari : courir le Marathon de Paris. Cinq autres marathons suivent, avec un record en 3h30 (Paris, 2015), puis cet ingénieur marseillais licencié au club Triathl’Aix bascule vers le triple effort. Après six mois de pratique, il termine un premier Ironman à Nice, en 12h30. Il teste ensuite tous les formats, y compris extrêmes. T-shirt noir du Norseman décroché en 2017 (3,8 km de natation, 180 km de vélo, 42 km de vélo), puis il monte encore d’un cran. L’an dernier, il a enchaîné le Celtman (3,8 km de nation, 202 km de vélo, 42 km de course), l’étape du Tour en vélo, le marathon de New York et la SaintéLyon. Après cet Enduroman terminé le 24 juin dernier, Brice participera fin août à la CCC. Pour 2020, il pense à l’UTMB et la Diagonale des Fous. 

Départ à Arch, près de Londres le 22 juin.

« Je me revois assis sur un banc des Champs-Elysées, à attendre Perrine Fages. C’était le 19 août 2018. Perrine déboulera bientôt en vélo au pied de l’Arc de Triomphe. 32efinisher de l’Enduroman, avec record féminin à la clé en 67h21’. Je l’ai rencontré sur le Norseman en 2017. Les amitiés qu’on noue sur les ultras ne trompent pas. Sans doute parce qu’il faut une bonne dose d’humilité pour vaincre de telles distances. Dans le genre, cet Enduroman est une épreuve de fou. Après trois à quatre jours d’efforts non-stop, chaque finisher partage son bonheur le plus simplement possible, entouré d’une poignée d’amis. Incognito, parmi les hordes de touristes qui défilent en permanence sur les Champs. Ce petit côté décalé me plaît. Ce défi me fait rêver. Je m’inscris pour 2019. « Vivre c’est faire de son rêve un souvenir » dit Sylvain Tesson. Je sais que cet écrivain aventurier, une source d’inspiration, a mille fois raison. 

Quinze heures d’entraînements par semaine…

Pendant les dix mois qui ont suivi, ma vie a tourné autour de ce défi. En moyenne, quinze heures d’entraînement par semaine. Autour de moi, une douzaine de pros s’investissent : entraîneur, kiné, ostéopathe, nutritionniste, préparateur mental. Je monte sérieusement le volume en janvier. La natation devient la dominante. Je nage chez moi, en Méditerranée, sans combinaison. Je coupe le chauffage à la maison, m’initie à l’hypnose, à la méditation. 

Ce que je redoute le plus, c’est la Manche. Je ne suis pas un bon nageur et mon faible indice de masse grasse (6%) sera un handicap dans l’eau glacée. Je prends difficilement 4 kilos en six mois, que je perdrais en trois jours sur l’épreuve… Tout ça pour ça. 

Qu’est-ce que l’Enduroman ? Ce triathlon de l’extrême se déroule en solitaire avec une équipe d’assistance. Il démarre à Marble Arch à Londres et se finit à l’Arc de Triomphe à Paris, d’où le surnom « Arch to Arc ». D’abord, 140 km à pied jusqu’à Douvres, puis une traversée de la Manche à la nage (34 km), ensuite, une étape de cyclisme (290 km) de Calais à Paris. Cette épreuve est née suite au défi du Britannique Edgar Ette, qui l’a réussi en 81h05’ en 2001. Depuis, chaque année, quelques tentatives sont fixées entre juin et octobre. Sur 140 tentatives, 37 finishers. Citons les Français Cyril Blanchard (2016, en 59h56’, record de l’épreuve), Ludovic Chorgnon (2017), Marine Leleu (2018) et Perrine Fages (2018). 

©Aurélien Buttin

Une grande famille 

En mai, je participe à un stage de trois jours au Sud de l’Angleterre pour faire connaissance avec l’organisation et les candidats de l’année. Entre nous, il n’est pas question de compétition, ni de record à battre. Nous formons une grande famille, une secte peut-être, allez savoir. Il s’agit juste de réussir à boucler cette traversée. 

En rentrant de ce stage, je réalise que je me suis inscrit pour de mauvaises raisons, dans une quête effrénée de dépassement personnel. Cet Enduroman sera une épopée collective ou ne sera pas. Nous serons cinq à participer. Avec moi, Pauline Avronsart et Sylvain Prouet, un couple d’amis triathlètes rencontrés sur l’EmbrunMan, Anne Studer, ostéopathe et coordinatrice de mes thérapeutes, et Aurélien Buttin, photographe. Notre « Arch to Arc » aura un sens, un but : collecter des fonds pour Race for Pure Ocean. Cette fondation, créée par l’entrepreneur marseillais David Sussmann, soutient des projets de recherche afin de préserver la biodiversité marine. 

Collecte de déchets pendant les 140 km de course à pied. ©Aurélien Buttin

Départ reporté

Mercredi 19 juin, nous sommes à Londres, fins prêts. Cinq heures avant le timing prévu, Edgar Ette, directeur de la course, nous informe que le départ ne sera pas pour aujourd’hui. Mauvaises prévisions météo. On attend donc sagement, suspendu aux prochains bulletins. Cinq jours passent, à marner. Le doute s’installe. La Hollandaise Jocomina, première finisher 2019 (du 8 au 17 juin) a dû attendre dix jours avant de pouvoir s’élancer dans de bonnes conditions. C’est long. C’est le jeu. 

Samedi 22 juin, 19h, le « go », enfin. Départ de Marble, au nord de Londres pour descendre à pied jusqu’à Douvres. Les 140 km de course se passent bien. 16 heures et 55 minutes à courir la campagne anglaise, dans la bonne humeur. Pauline et Sylvain profitent du trajet pour collecter des déchets sur le bord des routes. Nous arrivons sur la côte le dimanche midi. Quelques heures de repos, puis il faudra se jeter à l’eau. 

Une guerre contre la Manche

21h de nage dans La Manche, à 12°C. ©Aurélien Buttin

J’embarque sur le bateau « suiveur » puis à la sortie du port de Douvres, je plonge en combinaison, une loupiote sur le front. Il est 1h du matin. Nuit noire, 15°C dans l’eau. Pour m’assister, le bateau turbine devant, s’arrête pour m’attendre puis remet les gaz. Ce va-et-vient permanent me déstabilise. Toutes les 30 minutes pendant près de 22 heures, Sylvain va me tendre un bidon au bout d’une corde pour me ravitailler. Courts instants de trêve. La guerre est permanente contre la Manche. Ferrys et cargos brassent les courants froids à la surface. L’eau frôle parfois les 12°C. 

Enfin arrivé à Calais. ©Aurélien Buttin

11h du matin, je nage encore, toujours, sans avoir vu un rayon de soleil. La houle s’en mêle. Jusqu’à 15h, je me prends régulièrement des vagues en pleine tête. C’est violent. Je suis transi, lessivé. L’envie d’abandonner me gagne. J’invoque l’hypothermie. Rachel, l’arbitre – finisher par le passé – m’envoie balader. Trois tentatives invoquées, trois refus catégoriques. L’équipe me connaît, j’ai confiance, je les teste. J’encaisse. De toute façon, ce défi me dépasse déjà. « Allez Brice, il te reste une heure ! » me lance-t-on par-dessus bord. A bout, je rétorque un « bande de menteurs »avant d’entrevoir les côtes derrière la buée de mes lunettes. 21 heures et 51 minutes d’efforts pour ces 34 km de nage. Un record de lenteur sans doute dans l’histoire de l’Enduroman. Je débarque donc à Sangatte le lundi 24 juin. Il doit être 23h, minuit peut-être avec l’heure de décalage. Je ne sais plus où je suis. Je m’écroule. Mon cerveau est sur off. L’équipe est aussi rincée, certains ont été malades pendant toute la traversée. Quelques heures de sommeil, et nous serons d’attaque. 

Paris, Arc de Triomphe. Bonheur collectif. ©Aurélien Buttin

Sidération 

8h30, à Calais, en selle cette fois. L’ambiance est à la fête. Cette dernière étape est une partie de plaisir. On profite d’une belle journée pour rouler jusqu’à Paris, le cœur léger. La Manche est passée. C’est gagné. Enfin presque. Sur le moment, je suis en état de choc. Le mot qui me vient à l’esprit, c’est sidération. Je suis sidéré. J’ai atteint mes limites quelque part dans la Manche, c’est certain, mais je reste sidéré par la puissance du corps humain, qui me fait encore avancer. 

14 heures et 37 minutes à rouler puis c’est le bonheur d’arriver en plein Paris. Au total 75 heures et 45 minutes d’aventure pour cet Enduroman pour Race for Pure Ocean. Une équipe de choc, unie, soudée. Heureux de ces heures intenses vécues ensemble, nous décidons de prolonger le plaisir. Cap sur Marseille à vélo. Nous avons ri, campé, dormi à la belle étoile. Mais au bout de 500 km, entre Paris et Aubenas, face à la canicule, nous avons rangé les vélos. De cette semaine intense, je garde un tas de souvenirs extraordinaires. Ma leçon ? Avec un soupçon de passion, pour peu que l’on soit bien entouré comme je l’ai été, tout est possible. »

Propos recueillis par Alice MILLEVILLE.

A Boston, lors du Patriot Day, il n’y a que trois choses à faire : « Aller encourager les Red Sox, voir le marathon ou participer au marathon. » Le 15 avril dernier, Solène a réalisé SON rêve américain. Compliqué, magnifique… magique. Elle nous raconte.

En bref. Solène Masson court depuis 2015. Marathonienne addict, elle ai découvert les joies du triathlon il y a deux ans et réalisé son premier Ironman. Depuis, rien n’arrête cette Niçoise.

Après une courte nuit et un réveil mouvementé, la pluie tape à la fenêtre. Le porridge avalé, l’heure du départ a sonné. En attendant la navette, j’enfile un poncho, celui de Paris, comme pour rappeler aux Américains que parmi les 30 000 coureurs, il y a des petits Frenchies. Comme un pèlerinage, nous nous dirigeons vers les school buspour rallier Hopkinson. Les visages sont un peu tendus. On craint tous la météo de l’an dernier. Puis l’ambiance change, un air de fête gagne dans le bus. 

Boston, Big Boss

La pluie a totalement ravagé le sol des tentes au départ. L’accès est si compliqué que tout le monde y va de son astuce : sac poubelle autour des baskets, pieds nus… et puis voilà l’heure pour moi de rejoindre mon sas. J’ai à peine attendu, quelle aubaine. Tout est organisé au cordeau. Par chance je me retrouve devant. Je rencontre un Français qui fête son 50eanniversaire et puis 3, 2, 1, top départ. Je suis un peu déstabilisée, car je n’entends pas l’hymne national. Les premiers sas étant partis depuis très, très longtemps. Dès le début le ton est donné. Le parcours est exigeant. Ça part fort, la descente me paraît interminable et je sens que mes quadris vont être mis à rude épreuve. Je me freine un peu, mais pas trop et surtout, je savoure, j’ai les larmes aux yeux. Je suis à Boston, au marathon de Boston. Ce marathon, je l’ai rêvé. J’ai couru mon premier en 2015 et je m’étais dit : « Un jour, je l’aurai ma licorne. » J’ai mis toutes les chances de mon côté. Alimentation, plan d’entraînement, rien n’a été laissé au hasard. Je déroule mon plan de match comme je l’avais programmé, je tiens l’allure, m’hydrate, me ravitaille. Tout se passe bien même si je sais que le plus dur est devant moi. 

©Boston Athletic Association/FayFoto

Toute la ville sur les trottoirs

L’ambiance est totalement folle. Les Américains sont tous là pour nous encourager. Malgré la pluie des premières heures, les rues sont pleines, certains prennent le temps d’embrasser les supporters, de faire des selfies. Tout Boston est à la fête et c’est merveilleux. Les cris s’entendent à des kilomètres, nous ne sommes jamais seuls et… le parcours n’est jamais plat. Le semi arrive vite, je m’en étonne. Un œil sur ma montre, tout est réglé au millimètre. La chaleur commence à se faire sentir. Je commence à chercher mon mari. Il doit être vers le km26. 

44 côtes !

©Boston Athletic Association/FayFoto

Plus nous avançons et plus tout est compliqué. Quarante-quatre, il y a 44 côtes dont une tellement redoutée, la Heart Break Hill, une succession de quatre montées et faux plats… qui clairement a raison de beaucoup d’entre nous. Je vois mon mari, je suis tellement heureuse, je crois qu’il l’est aussi et ça me rend fière. Je ne pense qu’à le retourner à l’arrivée. J’ai juste quelques kilomètres compliqués à passer. Les visages s’étirent et nous rentrons enfin dans Heart Break Hill. Je me promets de ne pas marcher. Je me jure de ne pas avoir de regrets de, « si j’avais su ».Je donne tout, tout ce que j’ai dans les jambes, dans les tripes. Mon rythme chute. Je n’aurais pas le chrono espéré, mais qu’importe, Boston ne se vit pas à moitié. Je me refuse à être déçue et j’avance. Compte toujours mes pas, comme un métronome, de 1 à 8 à chaque chiffre, un pas au sol. Bientôt, nous arrivons dans la ville. Je suis en admiration devant ceux qui nous encouragent. Tous ces« you can do it »raisonnent. Je suis tellement fière à ce moment-là. J’ai la chance de croiser une amie venue m’encourager, je l’embrasse et je repars. Je n’ai qu’une idée en tête : ma licorne. Je sais que je vais la décrocher. Je repense à tout ce que j’ai mis en œuvre  pour ça. Je n’ai fait aucun sacrifice, j’ai juste essayé d’optimiser cette course. Je repense en revanche aux sacrifices que mon mari fait pour ma passion, pour ces voyages que nous faisons pour le sport. J’encourage toutes les personnes croisées. C’est la première fois que je vois des participants en béquille… 

©Boston Athletic Association/FayFoto

Un rêve éveillé

Un dernier pont, une dernière côte et je laisse exploser ma rage. Mais pourquoi ?  Je n’en peux plus de ces bosses mais je sais qu’en face de moi, c’est le dernier virage. La dernière ligne droite. Boylston Street. L’émotion est énorme, la foule massive, moi je vole, baisse les yeux. Elle est là, sous mes pieds, cette ligne au sol. Je relève la tête. Je l’ai fait. 3h30’15” de bonheur et de souffrance. Je suis passée d’un rêve à la réalité. Je souhaite vraiment à chaque personne amoureuse du marathon de vivre un jour celui-là. Ici pas de chichi, pas de blabla, juste des coureurs en baskets venus vivre une expérience unique. Oubliez tout ce que vous avez connu, Boston ne ressemble à rien et croyez-moi, il changera totalement votre vie. 

Article rédigé par Solène Masson, publié dans Running pour Elles 52.

Lac Baïkal, cet endroit fascinait Véronique depuis la lecture du livre de Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie. Elle s’est jetée à l’eau en traversant ce lac gelé en courant, le 2 mars dernier. Récit.

Véronique, 41 ans, iséroise d’origine, vit au Cambdoge. Elle a couru plusieurs ultras, notamment l’Ultra Gobi (400 km en autonomie dans le désert) qu’elle a gagné en 2016, et début 2019, l’Ultra Trail d’Angkor (128 km) qu’elle a aussi remporté.

Ma préparation physique étant impossible à Phnom Penh, où je vis, je lis blogs et témoignages d’anciens coureurs. Et je m’équipe pour cette immersion hivernale : masque de ski, cagoule de braqueuse de banque, chaussettes et T-shirt en laine, crampons pour les baskets, ce qui est pour moi une découverte.

Six pieds sous “mer”

J’arrive trois jours avant à l’aéroport d’Irkutsk, histoire de m’acclimater. Premier footing, au bord de la rivière partiellement gelée, par -10°C et un grand ciel bleu : je suis bien. Transfert à Listvianka, petit village au bord du lac Baïkal. Je teste cette fois mes « chaînes », plutôt confortables. Mais courir sur le lac est très éprouvant, pour moi qui ai peur de l’eau. Sous mes pieds, je vois les abysses noirs, jusqu’à 1600 mètres de profondeur. J’entends des craquements sourds, la glace qui travaille… Je sprinte en hurlant vers la rive : je n’aime pas ça du tout !

Le lac Baïkal est la plus grande réserve d’eau douce de la planète, 260 fois le lac Léman en volume. Les Russes l’appellent la Mer, et l’endroit est sacré. 636 km de long sur 80 km de large, et ses eaux transparentes permettent une visibilité à plus de 40 mètres. Au briefing du vendredi, j’ouvre grand mes oreilles. On nous parle de fissures. L’une ressoudée, l’autre, fraîche de la veille, reste sous surveillance. Nous serons assistés en cas de besoin… Gloups.

« Refermez-moi ces fissures… »

Le marathon est programmé pour demain. Nous partons en aérocraft pour rejoindre la rive en face. Une heure de glissade sur cette patinoire géante, un joli baptême. En sortant de l’engin, 10 à 20 cm de neige molle. J’ai les pieds trempés avant même de commencer… Un rituel chamanique s’impose : on trempe son petit doigt dans un verre de lait – en temps normal, c’est de la vodka –, on jette une goutte à chaque point cardinal, boit une gorgée et verse le reste sur la glace, en pensant très fort : « Refermez-moi ces fissures ! » Nous sommes 100 coureurs, dont 15 filles sur le marathon et 25 sur le semi. Il fait -8°C, nuageux. 10h, c’est le top départ. Je découvre la course sur neige : l’impression d’être saoule, mes pieds ne vont pas droit, je n’avance pas et souffle comme un âne. Je m’applique, lève mes pieds, abaisse ma cagoule et peu à peu, la foulée se stabilise. Sur neige damée, ça devient plus facile. Enfin, je ne dépasse pas les 10 km/h. Un petit pont de bois est posé sur la première fissure aux bords boursouflés. Brrr… Je l’enjambe vite fait sans penser au vide liquide sous mes pieds.

Cosmonaute en scaphandre

Côté équipement tout va bien. J’ai juste l’impression d’être un cosmonaute en scaphandre qui pose le pied sur une planète gelée. Mes pieds se sont réchauffés (2 paires de chaussettes en laine), j’abaisse et remonte ma cagoule dès que mon nez gèle, et mon masque ne s’embue pas. Tous les 7 km, thé chaud, noix, fromage et fruits secs. Je ne rate aucun ravito car il fait soif. 2h12 au semi. Après 21 km enneigés, place à la patinoire. Une surface lisse et noire s’étend à l’infini. On voit paR transparence les failles blanchâtres et les bulles de neiges emprisonnées. C’est féérique. Le lac est vivant. Il respire, toussote, vibre. Je me retrouve seule. À droite : un désert blanc. À gauche : le même désert blanc. Pas d’ours en vue, ouf. Je cours sur une surface de verre au-dessus d’un gouffre. C’est incroyable, effrayant et grisant. Sur cette patinoire, la foulée est plus courte, le corps tendu, crispé. 

Km24 : je vois l’hôtel à l’arrivée de l’autre côté du lac. Le parcours est balisé de petits drapeaux rouges dans la neige. Je pense à Scrat l’écureuil de L’Âge de glace… j’espère que la glace est plus résistante que la banquise du dessin animé.

Vite, vite, la terre ferme

Km 30 : la fameuse fissure à franchir sur un nouveau petit pont. Je n’ai presque plus peur, mais rentre le ventre, vide mes poumons, accélère. Vite, vite, la terre ferme. Km 39 : dernier ravito thé chaud. Les volontaires, immobiles et sans aucune protection contre le froid, patientent pour nous servir au fur et à mesure, sinon l’eau gèlerait dans les gobelets. Merci à eux. La ligne d’arrivée est franchie, en 4h30. Sixième fille, je n’ai pas affolé les chronos, mais j’ai gardé mon nez, mes oreilles, mes orteils et tous mes doigts. Surtout, j’ai traversé le Baïkal en courant. Enjambé ses fissures, observé ses failles sous-cutanées avec la peur d’y voir apparaître des fantômes, foulé sa neige immaculée, piétiné ses sculptures de givre. Le Baïkal ne m’a pas engloutie. Cette nouvelle aventure me fait dire que nos seules limites sont celles que nous nous imposons. Que le monde est si grand et si varié, qu’on ne vit pas devant un écran.

Récit de Véronique Messina publié dans Running pour Elles 52

photos by Maria Shalneva/ Absolute Siberia

Le 28 avril dernier, Londres a vibré pour les 43 221 coureurs de son marathon, 39e du nom. Standing-ovation inimitable et ambiance débridée… Sandrine s’est laissé gagner par la folie de ce « majeur » au grand cœur. Elle nous raconte.

Le fameux « appel de Londres », ce sera une deuxième fois pour moi. Je garde un souvenir ému de ce « major ». En 2014, j’y avais battu mon record personnel, en 3h53. Initialement, j’avais dans l’idée d’approcher ce RP, mais j’ai revu in fine mes priorités. La performance est une chose, le plaisir doit primer, pas vrai ? Je décide de cacher l’écran de ma montre avec une bande de K-Tape, histoire de ne pas me mettre la pression. Deux heures d’Eurostar plus tard, me voici de l’autre côté de la Manche avec le groupe de l’agence Sportifs à Bord. Voyage tout confort, avec hôtel – que dis-je… le Strand Palace, s’il vous plaît – dans l’hyper-centre, à 600 mètres de l’arrivée… Je crois rêver.

Marathon londres

La révolution en carton

Le jour J, la journée démarre par une petite balade en bus pour rejoindre le départ à Greenwich. Notre groupe patiente sagement dans des tentes, bien à l’abri. La météo est fraîche, 8°C avec un peu de vent. Les boissons chaudes à disposition sont appréciées. Pas de bousculade, tout est millimétré, parfaitement huilé, de la dépose des sacs, jusqu’aux toilettes, accessibles sans file d’attente. Côté dames, l’urinoir d’un nouveau genre fait de l’effet. Les fesses à l’air, chacune soulage sa vessie debout, en tenant un petit récipient en carton jetable, même forme que ces messieurs, éclats de rire garantis. L’entrée dans les sas, de couleurs différentes – 4h15 pour moi – se passe sans encombre, et le départ sera rapide. Coup de canon à 10h pour les champions, 10h22 pour ma vague. C’est parti pour 5 kilomètres en pente douce, bien agréables pour dérouler la foulée. Le circuit est performant, sans difficultés, plus simple qu’à Paris, je dirais. Cette année toutefois, quelques rétrécissements de chaussées inopinés – sans doute pour permettre aux piétons de traverser – nous ont obligés à ralentir la cadence ici et là. Je dois dire que ce sera mon unique petit « bémol ». Car en dehors de cela, tout était extra.  

Une planche et des cornes

À commencer par l’ambiance. Énorme : une standing ovation ininterrompue, du 2e km jusqu’à l’arrivée. Nuées de spectateurs et refrains rythmés. Ce qui se vit sur les bas-côtés est hallucinant, plus intense qu’à New York. On frise l’hystérie. D’ailleurs, je me suis vu remettre mes écouteurs pour « m’entendre »… Sur Tower Bridge, pour le passage du semi, c’était la folie. Quatre ou cinq rangées de supporters installés sur des gradins, hurlant sans discontinuer. Sur leur passage, les coureurs « charity », l’âme de ce marathon, embrasent le public. Imaginez, grâce à eux, un milliard de livres sterling a été levé en une journée, c’est un record planétaire. Ces coureurs au grand cœur sont souvent déguisés. Moi je suis servie, coincée entre un (beau) surfeur et un rhinocéros géant… Improbable, non ? La possibilité d’inscrire son nom au fameux Guinness Book suscite les défis les plus farfelus. Pour la petite histoire, 38 participants sont entrés dans ce livre des records au terme de cette 39e édition. Le plus rapide a bouclé en 2h43 habillé en zombie. Les plus lents, une équipe de six, ont mis 5h59 à courir au diapason, dans un unique costume XXXXXXL… Délirant !

J’ai juste vu Big Ben…

Pas d’extravagance pour moi, mais je reçois tellement d’encouragements, sans parler des messages des amis qui me suivent via les réseaux sociaux. Ça me dope, j’avance bien, remets un moment mes écouteurs pour étouffer les hurlements et me reconcentrer. Au 27e km, je retrouve Caroline, une amie. Blessée, elle avance en alternant 30’ course et 15’ marche. Je laisse définitivement tomber l’idée de faire un chrono, préférant l’épauler et partager l’instant. Tout cela est tellement grisant ! Ensemble, on profite, on tape dans les mains des gamins. La foule est si compacte, si agitée que je zappe complètement le décor. J’ai croisé Big Ben c’est sûr, mais pour le reste… mystère. Il paraît qu’en début de course, on a tourné autour d’un gros galion. Ah bon ? 40e km, je décide de filer devant Caroline. Plus que deux derniers kilomètres vers le finish. Un virage et c’est le Palais de Buckingham, puis la place Victoria Memorial – noire de monde – enfin le Mall. Cette large avenue ornée drapeaux britanniques est magique. Je passe l’arche en 4h22. Pas de RP à la clé donc. Qu’importe. Mon essentiel était ailleurs ce dimanche matin. Je suis heureuse d’avoir vibré au rythme de l’inimitable spirit of London.

Récit Sandrine Nail-Billaud publié dans Running pour Elles 52

avec A.M – Photos : Virgin Money London Marathon