Sandrine devait courir le 50 km de l’Oman by UTMB du 28 au 30 novembre. Sur place, rien ne s’est passé comme prévu. Elle nous raconte son périple, la technicité des parcours et les belles rencontres qu’elle a pu faire dans ce désert lunaire…

Récit de Sandrine-Nail-Billaud – Photos : DR

Je suis partie pour cet Oman by UTMB, toute heureuse de découvrir cette région et ce pays que j’acceptais d’aller courir un trail de 50 km. En effet, vu mon niveau en trail, le 130 et le 170 km n’étaient même pas envisageable, même pas en pensée, même pas dans les rêves les plus fous…

Après la première édition ou le 137 km avait été qualifié d’une course digne des plus dures et des plus exigeantes même pour des traileurs avertis – une sorte de GR20 du bout du monde – il me tentait bien de voir à quoi pouvait ressembler un 50 km qui, sur le papier, (mis à part d’être beaucoup moins long que ses 2 courses grandes sœurs) s’annonçait beaucoup plus roulant : ben oui 2300 mètres de dénivelé en une fois sur 28 km, puis 25 km de descente (ou presque..). C’est sûr c’était pour moi, j’allais découvrir l’univers du trail… Mais il va en être tout autrement au final …

Des champions français dans la place !

©Lloyd Images / Antony Jones

Arrivée à Oman, je retrouve avec plaisir quelques grands noms du trail français dont Julien Chorier, Sébastien Chaigneau mais aussi Romain Fournier et surtout Jean-Marc Delorme pour qui j’avais fait son assistance lors de la CCC (Esprit trail N° 110). Nous avions d’ailleurs convenu que sur sa course de 170 km le timing me permettrait de lui faire un point d’assistance et ensuite de m’envoler vers le départ de ma propre course.

Nous sommes donc jeudi midi, Jean-Marc et ses c- traileurs prennent le départ du 170km à 13h, ils seront suivis à 19h30 par les coureurs du 130 km qui emprunteront le même parcours au moins jusqu’au km 110.

Sitôt le départ donné, je monte dans une ambulance militaire avec le staff médical comme convenu avec l’organisation entourée par des militaires omanais pour rejoindre le point d’assistance prévu qui se trouve être juste après un passage très délicat pour les coureurs : une via ferrata. En effet, un équipement casque et baudrier sera obligatoirement mis aux coureurs pour ce passage délicat qui fait suite à bien d’autres chemins ou le vertige n’a clairement pas sa place. 

Une via ferrata extra

L’avantage de cette via ferrata c’est qu’elle dépend d’un hôtel de grand Luxe : Alila hôtel et qui propose aux coureurs un vrai ravitaillement digne de ce nom. Arrivée en début d’après-midi sur place j’en profite pour aller voir la fameuse via ferrata et je repars soulagée que mon 50 km ne passe pas par là le lendemain !

Je trace Jean-Marc pas à pas sur l’application Live trail mais il me semble progresser beaucoup moins vite que ce que nous avions envisagé. A l’arrivée du premier coureur, un omanais à 00h16 très précisément dans la nuit du jeudi au vendredi à ce km 71 je comprends qu’il va arriver beaucoup plus tard que ce que nous avions prévu et que la difficulté du parcours semble être terrible.

©Lloyd Images / Antony Jones

L’organisation française UTMB® est avec moi sur ce point de ravitaillement et une voiture est prévue pour m’emmener au départ de mon 50 km qui lui a lieu le vendredi matin à 7h. Oui mais voilà,  il est déjà 3h du matin et jean marc n’est toujours pas là. Live trail avec une très grande précision par ailleurs m’annonce son arrivée pour 4h40 : ok 20 minutes pour faire l’assistance que nous avions prévue, 2h de route pour rejoindre le départ, le tout après une nuit blanche, ça va être tendu mais j’y crois. Jean-Marc arrive à 4h50, soulagé d’avoir passé le vide mais avec le même leitmotiv que tous les autres coureurs : la difficulté du parcours : changement de chaussures, soin des pieds, massage, nourriture chaude (un magnifique buffet est présenté), remonte moral, décision de bifurquer sur le finish du 130 km à partir du km 110 (option proposée par l’organisation après un check médical obligatoire au km 110) et le voilà reparti ! 5h30 oups c’est complètement loupé pour aller au départ du 50 km, même en conduisant très (très) vite, je veux quand même y arriver vivante !

© Lloyd Images / Vincent Curutchet

Raté pour le 50 km, à temps pour le 10 km

C’est alors que Catherine Polleti et sa fille me proposent de basculer sur le 10 km pour lequel le départ est lui le samedi matin à 8h. Ok bingo, me dis-je avec un petit soupir de soulagement (mais aussi une grande déception), je vais quand même courir dans ce paysage de fou mais pas sur 50km ! 

Ce nouvel objectif avec le départ fixé au samedi matin va me permettre au final d’assister les autres coureurs comme Julien Chorier et Sébastien Chaigneau qui finiront respectivement 2 et 3e sur le 130 km mais aussi d’aider des coureurs anonymes de toutes nationalités dans cette base de vie ou les coureurs pouvaient aussi aller dormir, se doucher et se faire soigner si besoin. Cela me permettra aussi d’assister Jean Marc jusqu’au bout et d’être là la nuit suivante pour son arrivée (dans la nuit de vendredi à samedi).  Il aura couru le 130 km en 34h58 (71ème au scratch) et ne cessera de répéter à quel point le parcours était difficile avec notamment un km vertical vertigineux (3,4 km et 1 080 m D+) des remontées de canyons en escalade, des descentes à scier les jambes, des km de cailloux dans des déserts d’altitude. 

Après un réconfort et un check des douleurs et blessures, je le laisse dormir à l’hôtel et je me dirige vers le départ du 10km ce samedi matin ou il règne dans la ville d’Al Hamra une ambiance de fête avec toutes les courses petites distances annoncées. Avec plus de 500 enfants inscrits sur le 2 km, c’était juste extraordinaire de les voir courir parfois pieds nus pour certains ! Les omanaises ne sont pas en reste et ont aussi beaucoup couru à l’image d’une femme qui finira avec moi complétement couverte des pieds à la tête pour courir les 10 km par plus de 30°.

Que vous dire de ce 10km ? Que c’est le plus beau qu’il m’a jamais été donné de courir, c’est vrai ! Je m’attendais à tout sauf à cela, je pensais sincèrement que pour 10 km, nous allions faire le tour et les extérieurs de la ville et bien pas du tout ! Le départ est donné sur la route de Al Hamra avec une organisation incroyable, tout est prévu, l’ambiance, le speaker est là, des vestiaires, des toilettes, des points d’eau potable, le public et la musique !

Des cailloux, toujours des cailloux

Après quelques centaines de mètres sur le bitume  de Al Hamra nous attaquons directement un petit sentier de montagne bien montant (non je n’ai pas déjà commencé à râler ici, quoi que…) qui va nous entrainer ensuite à travers un petit village abandonné inaccessible par la route puis un circuit fait de terre souple nous conduit le long des oueds profonds,  suivies de gorges étroites et de passage sur des petites crêtes de montagne en hauteur. Bien sur les maitres du jeu ici ce sont les cailloux, des petits, des gros, des roulants, des traitres,  des grandes plaques coupantes mais aussi des chemins dégagés bordés de pierres empilées et un ravitaillement au 7ème km comme je n’en avais encore jamais vu. Puis une piste large de 4X4 me permettra de dérouler mes jambes de coureuse sur route et par la même occasion de doubler au moins 20 personnes (mais oui c’était en descente) et d’arriver enfin avec un sourire énorme sur la ligne d’arrivée avec un accueil hallucinant du public pendant que mon coéquipier omanais de course passait la ligne d’arrivée en faisant, lui, des triples saltos !

Alors non je ne venais pas au bout du monde pour faire un 10 km, j’en ai pleuré d’avoir loupé le 50 km mais en contrepartie j’ai rencontré des gens formidables et des champions au grand cœur reconnaissant de l’aide apportée, mais aussi  des coureurs anonymes dans la souffrance de cette course très exigeante au milieu de la nuit, du froid et des montages omanaises. Alors pour les accompagnants ou si il vous reste des jambes après 130 ou 170km, laissez-vous tenter par ce 10km au bout du monde et je vous assure que vous ne le regretterez pas. !

Conditions dantesques pour la 66e édition de la doyenne des courses d’ultra, disputée dans la nuit du 1er décembre. 13 673 « amateurs éclairés » ont terminé lessivés et crépis de boue l’un des 7 formats proposés. Parmi les 4462 finishers de la mythique SaintéLyon, Céline, qui s’est battue jusqu’au boue !

Céline et son mari Fabien, heureux finishers.

Après un Half Marathon des Sables dans le désert de Fuerteventura, je voulais finir cette année 2019 riche en aventures diverses et variées en beauté. Une dernière course me faisait de l’œil : la SaintéLyon, version solo en 76 km. Je l’avais déjà faite en relais à 4 et j’avais envie de la tenter seule d’autant plus que cette année a vraiment été typée courses « longues distances ».

J’apprends, ravie, que quelques copains du Half Marathon des Sables se décidaient en même temps que moi à y participer aussi. 

Aussi, après un petit trail nocturne au Grand Raid Cathare en octobre, j’ai poursuivi ma préparation en mode trail. Cela tombait bien car depuis quelque temps la météo était parfaitement en accord avec ce qui allait sans doute m’attendre ce 1er décembre : de la pluie et donc de la boue. Les jours passent et j’ai hâte d’en découdre avec cette fameuse SaintéLyon.

©Peignée Verticale_D.Rosso

Combien de couches ?

Jour j : Nous partons de Rouen avec mon mari Fabien et je retrouve avec grand bonheur ma fille qui vit à Lyon et qui nous a préparé des pâtes. Direction la halle Tony Garnier pour le retrait des dossards : je croise Eva et Lionel, les amis de Fuerteventura. Le stress monte. Retour à l’appartement, repos, musique, et préparation des affaires : toute la panoplie « pluie ». Dilemme : combien de couches ? Deux  ou trois ? Ca sera deux et demi, avec un gilet sans manche. Prudente et frileuse, je glisse un sac zippé congélateur (oui, ça sert à tout), un legging, un t-shirt manches longues, des chaussettes et des gants. Question nourriture, les habituelles pâtes de fruits, les barres céréales, et les traditionnels bonbons au chocolat avec une cacahuète dedans qui fondent dans la bouche pas dans la main sont remplacés par des bonbons Haribo pour parer aux coups de mou. 

20h, dernière assiette de pâtes. On est prêts pour se rendre sur la ligne de départ à Saint-Étienne.

Rideau de pluie toute la nuit

Nous y sommes à 23h. Pas de pluie pour l’instant, petit espoir… 23h30. La première vague, celles des élites, allume les frontales, puis toutes les dix minutes, des centaines de traileurs s’élancent au son du micro du speaker et de la musique. Départ pour nous à 00h10, toujours au sec, mais cela ne va pas durer longtemps.  En effet, c’est bien sous les gouttes, de plus en plus drues et soutenus que nous allons ainsi cheminer sur les monts du lyonnais. Deux constantes dans cette nuit glaciale illuminée par une guirlande de frontales, la pluie et la boue. Une quantité de boue, partout ! J’arrive à Saint-Christo-en-Jarez (km18), en 2h10, contente et en forme. Un petit ravito rapide puis je repars vers Sainte-Catherine. J’ai décidé de plus regarder ma montre, j’avance aux sensations dans la nuit noire, froide et humide. 

©PVerticale_C.Hudry
©Peignée Verticale_Marc Daviet

A Sainte-Catherine, point culminant de la course, beaucoup d’abandons. Je n’y pense pas et je continue alors que le ravito est tient en plein air, dur dur de se réchauffer du coup !  Je reprends la course en direction de Saint-Genou-le-camp (il porte bien son nom ce village !), 3ravitaillement  où je sais que je pourrais peut être me poser un peu mais c’est un ravitaillement en boisson liquide uniquement. La fatigue commence à se faire sentir,  je claque des dents, j’ai du mal à me réchauffer mais j’avance. Ce qui me fait tenir c’est de savoir que  le jour devrait bientôt se lever. Je demande l’heure, 6h30.

Terrain glissant permanent !

Là, à l’aube naissante alors que la pluie n’a pas cessé, je pense abandonner. Je suis transie, trempée malgré une veste Gore-tex tout neuve, et j’ai mal au genou. La faute aux  appuis instables dans la boue. Un bénévole adorable m’emmène me réchauffer dans une petite salle. Je remets le mode warrior et opte pour un change complet de toute ma tenue. Je peux repartir, et dans ma tête, c’est désormais certain : yes, je vais finir !

Je fais la rencontre de Frédérique, traileuse émérite de longues distances, et nous déciderons de terminer ensemble. Il reste encore 23 km. Même si cette dernière partie est paraît-il plus facile car descendante, elle reste marquée des passages glissants, très boueux et avec des côtes, notamment celles des aqueducs. Nous alternons marche rapide et course afin de ne pas tomber sur ce sol tellement glissant. Il reste un escalier à descendre et enfin de là, on voit poindre le fameux pont Raymond Barré qui va nous emmener quartier confluences, vers la salle Tony Garnier. Le denier km est interminable, j’apprendrai qu’il fait en fait 1,5 km. L’émotion monte déjà au travers ma gorge sur le pont. Je peux enfin recourir … petits dédales dans le parc avant enfin de franchir cette arche mythique: larmes mêlées de fatigue, de joie et d’émotions … mes 3 filles sont là, fières de leur maman. Mon mari est là aussi, comme d’habitude déjà douché ! J’en termine en 14h36, lui aura fini en 10h37… Je crois que je vais m’en rappeler toute ma vie de cette SaintéLyon. Cela sans aucun doute été une des épreuves les plus difficiles pour moi, avec un moral au top au finish!  À faire, à voir, à vivre au moins une fois dans sa vie. 

Du 31 octobre au 4 novembre, Véronique Messina a participé à l’Ultra Run Rajasthan en Inde. Elle nous raconte ce 250 km exotique qu’elle termine épuisée en 57h24. Trois jours et deux nuits sans dormir pour vivre une fantastique épopée.

Qui est Véronique Messina ? Une sacrée nana ! Cette iséroise de 41 ans vit au Cambdoge. Son dada, c’est les ultras. Depuis quelques années, elle les enchaîne. Elle a notamment couru l’Ultra Gobi (400 km en autonomie dans le désert) qu’elle a gagné en 2016, et début 2019, l’Ultra Trail d’Angkor (128 km) qu’elle a aussi remporté.

Le Rajasthan c’est le plus grand état indien, au nord ouest du pays, peuplé de 68 millions d’habitants. La région agricole est célèbre pour ses somptueux palais de Maharadjas, dont l’un d’eux a justement été privatisé pour tenir lieu de camp de base et d’arrivée, à Ghanerao. Décor digne d’un conte des mille et une nuits, le château a été construit en 1606 tout en marbre et pierres rouges. Waouh, ça en jette !

Le tour de la 3e plus grand muraille du monde !

Le parcours de 250 km est coupé en 10 portions de 14 à 30 km, où des CP sommaires (eau chaude / eau froide, matelas pour dormir) nous accueillent. L’essentiel du dénivelé (5500 m D+) se trouve au début de la course, sur les 3 premières sections, avec notamment le tour de la muraille du fort de Kumbalghar, classé 3ème plus grande muraille du monde.

Impossible de recoller les morceaux de cette épopée à travers la campagne indienne. Les horaires et les compagnons de route se mélangent, les CP se fondent en un seul et même lieu de réconfort dans ma mémoire, les ampoules et le manque de sommeil ont eu raison de moi, je suis à bout et ma course se finit dans un flou vaporeux qui m’enveloppe comme un cocon.

Départ jeudi 31 octobre 7 h du matin. Mon sac (WAA) est trop lourd : de repas lyophilisés, de barres, de piles (gps, et 2 frontales) et d’eau (2.5 L). Mais le portage est confortable. Nous sommes 28 coureurs, expérimentés ou non, à prendre le départ. Pour certains l’objectif est d’atteindre 100 km en mode randonnée… et finalement tout le monde (moins 2 blessés) finira la totalité du parcours sous la barrière horaire des 108 heures imposées ! Comme à mon habitude je pars à mon rythme, nous sommes 7 coureurs en tête du peloton, impatients et curieux de la suite. Les premiers kilomètres servent à trouver mon souffle, à finir les réglages des sangles du sac, à ajuster un déplacement le plus économique possible, à entraîner le regard à scruter le balisage.

Hors-piste avec les singes

Après 1 à 2 heures de course, je me laisse distancer par le peloton de tête, et aborde seule la première portion hors piste. Il faut suivre les marquages roses dans la végétation d’arbustes. Enfin, ce qu’il en reste, car une grande partie du balisage a été enlevée par les habitants et l’utilisation de la trace gps est indispensable pour éviter les erreurs de navigation. Prudente, je n’ai toujours pas sorti mes bâtons et j’avance gps à la main. Le chemin nous amène à un temple situé sur une colline qu’il faut gravir par un sentier d’escaliers où les singes me regardent passer. Je cache ma nourriture bien au fond de mes poches de peur de me la faire voler. 

CP1 – km 32, au pied de la muraille du fort de Kumbalghar. Ambiance particulière, puisque c’est la fête de Divali, la fête des lumières, et le site est envahi par des milliers d’indiens qui viennent visiter les lieux. L’accès au CP se fait difficilement au milieu d’un embouteillage monstrueux et d’un concert de klaxons. Je suis contente d’être à pied, et non au volant car les véhicules sont complètement immobilisés sur cette petite route de montagne.

J’atteins le CP à 11 h 10, je pose quelques affaires pour alléger mon sac (nous repasserons ici pour le CP2), recharge mes gourdes et part à l’assaut de la muraille pour un tour de 14 km à 1100 m d’altitude et 1200 m D+. La muraille a été construite il y a plus de 500 ans, et s’étend sur les collines en une multitudes de marches non calibrées et envahies par la végétation sauvage plus haute que moi. 

Epines, rochers brûlants et serpents

Les épines s’incrustent dans les vêtements, ça gratte, ça pique, ça lacère, aïe aïe aïe !!! Je croise Olivia, première fille qui rebrousse chemin : elle repart en sens inverse car elle a raté le CP et doit retourner pointer. Dur pour le moral.

C’est un terrain idéal pour les serpents, mais j’ouvre grands les yeux avant de poser mes pieds ou mes mains sur les rochers brûlants.

Après 2 heures de grimpette, je me rends compte que je n’ai pas pris assez d’eau, on est en plein cagnard et je m’épuise un peu. Je ralentis le rythme. Et je retrouve Anthony, une des têtes de course, assis sur une marche la mine défaite : il vient de se fouler la cheville, la compétition s’arrête là pour lui. Après avoir mis une attèle et pris un antidouleur il repart avec moi en grimaçant, frustré par cet arrêt brutal. Tous les deux nous retrouvons Emmanuel, les pieds dans un ruisseau, en train de récupérer à l’ombre. Je laisse les deux garçons au frais, et continue d’avancer. Je suis contente de chausser petit car ça dépasse un peu sur les marches ! J’essaie de chasser l’idée que c’est un terrain idéal pour les serpents, mais j’ouvre grands les yeux avant de poser mes pieds ou mes mains sur les rochers brûlants. Je fais le tour de la muraille en 3 h, et retourne au CP1 devenu CP2. Je me jette sur la bonbonne d’eau et sur un verre de coca. Je récupère mes affaires, mange un lyophilisé et repart après 20 mn de pause. Je suis seconde, seul Maik est devant moi.

On reprend la route en descendant (l’embouteillage est toujours là !), et le chemin part rapidement en hors piste à travers champ. Il faut grimper une colline, et je m’arrête souvent pour chercher les petits rubans roses. Ça casse bien les pattes, encore 650 m de dénivelé positif pour cette portion. Le CP3 est en contrebas, au bord d’un ruisseau, j’y arrive alors que Maik est déjà reparti. Je prends le temps de manger un lyophylisé avant de repartir. 

Le sentier suit la rivière, puis il faut la traverser plusieurs fois. La nuit tombe, il est 18 h 30, je peux enfin essayer ma lampe Halepro de 1000 lumens. Quelqu’un me salue derrière moi : Maik ! D’où viens-tu ? tu es censé être devant !! Il s’est perdu 45 mn dans la rivière, et parait un poil énervé ! il me double avec ses grandes jambes et j’essaie de suivre son rythme. Nous alternons course et marche selon le dénivelé, mais je le sème et arrive 5 mn avant lui au CP4. Kilomètre 96, c’était mon premier objectif de la journée, ça c’est fait !

Vincent et Emmanuel me rejoignent au CP, je suis en train de manger mon lyophilisé. Emmanuel enchaîne sans s’arrêter, Vincent se pose.  Je vérifie mes pieds : ça commence à chauffer, la peau est toute fripée à cause des traversées de rivière. Je passe de la crème et remet mes chaussettes mouillées et pleines d’épines. Certainement une erreur.

Première nuit blanche…

J’ai décidé de continuer, je voudrais passer cette première nuit sans dormir. Je repars en tête, mais je ne me fais pas trop d’illusion, je veux juste suivre mon plan de route : avancer autant que possible et de manière régulière avant ma première sieste.

La portion suivante est longue, 29 km, mais sur sentier. Pas de balisage à vue, ce qui est plutôt reposant après cette première journée éprouvante. La trace est tantôt sur chemin, tantôt sur asphalte, et les pieds commencent à chauffer, je sens s’allumer les premières ampoules… Emmanuel me double tranquille à l’entrée d’un village, où est garé un dromadaire. Si, si, j’ai bien vu un dromadaire, je suis encore lucide. La traversée des villages de nuit donne lui à un concert d’aboiements, mais les chiens sont plus effrayés qu’autre chose et je n’ai pas besoin de me défendre, ils font seulement du bruit.

J’ai hâte d’arriver au CP5 pour vérifier l’état de mes pieds, que je devine bien abimés… Et j’ai sommeil, mon plan de nuit blanche me paraît compromis. J’y arrive vers 2 h 20 du matin, et j’y retrouve Emmanuel. Inspection des pieds, je sors les compeed pour limiter les dégâts sous la plante des pieds. Hummm… Kilomètre 120, à peine la moitié…

Escortée en zone tribale

Pause lyophilisé, et sieste 20 mn. Emmanuel m’attend, car la portion suivante traverse une zone tribale qu’il n’est pas recommandé de traverser seule la nuit. Je repars donc à 3 h du matin, avec mon escort boy, en marchant car la course est devenue trop douloureuse sur le goudron. Je suis gênée de ralentir ainsi Emmanuel, qui lui ne semble pas du tout souffrir. Il jouera son rôle à la perfection et m’accompagnera jusqu’à 7 h du matin, lorsque le soleil se lève sur une vallée de jungle et de palmiers. Devant ce paysage surprenant, je me demande quel décor nous avons raté cette nuit. Il part en trottinant et je continue ma progression de marche jusqu’au CP6 que j’atteins vers 9 h. 

Il fait déjà chaud, j’ai mal aux pieds, j’ai mal aux jambes. Je veux dormir 1 h, mais je me réveille après 15 mn. Je rajoute des Compeed aux talons cette fois, je change de chaussettes. Maik et Vincent me rejoignent, alors qu’Emmanuel est déjà reparti. Je repars sous un soleil de plomb, sur le goudron qui m’entame bien le moral et les pieds.

En mode zombie

Sur la route je traverse des villages, les gens sont bien étonnés de me voir passer. Beaucoup s’arrêtent pour demander des selfies, mais je fais ma malpolie et n’interromps pas ma progression ni ma concentration. Je perds mon sourire et commence à grimacer. Je titube, heureusement que j’ai les bâtons et que le chemin est sans danger car mes paupières se ferment et je perds contact avec ce qui m’entoure. Je décide de brancher ma musique, et ce sont les paroles de Brassens qui accompagnent et adoucissent mon calvaire.

Dans un village une vieille femme m’agrippe violemment par le bras en m’interpellant. Je n’arrive pas à me libérer et je comprends qu’elle veut me prendre en photo et me montrer à ses enfants. Non, non, merci, j’ai encore du chemin à parcourir, lâchez-moi ! Je suis en mode zombie. Je sers les dents. J’ai mal, mais ce n’est pas une raison pour arrêter. Ni même ralentir. C’est juste une contrainte supplémentaire qu’il faut accepter. Et oublier que je patauge dans la boue et l’eau sale gorgée de milliards de bactéries…. Est-ce qu’il y a des crocodiles au Rajasthan ?

J’arrive au CP7 (km 175), épuisée, mais le même scenario se reproduit. Je règle mon réveil pour 1 heure, et me réveille après 15 mn. Je demande à voir un docteur, il n’est pas à ce CP. Je continue d’observer l’étendue des dégâts sous mes pieds… 

Je divague…

Emmanuel est couché sur un matelas, il a souffert de la chaleur et a mal au ventre. Il décide de repartir quand même, après s’être reposé 2 heures. Maik arrive épuisé. Vincent arrive plus serein, mais les pieds dans le même état que les miens. On décide de faire équipe d’éclopés et de repartir ensemble en marchant. Maik prend le temps de manger et de dormir un peu, et il nous doublera un peu plus tard, il peut encore courir lui. Nous repartons Vincent et moi, en mode marche rapide. Je suis parfois tellement fatiguée que je n’arrive pas à comprendre ce que voient mes yeux. Est-ce une flaque ? un rocher ? une maison ? un village ? un carrosse ? un kayak ? (oui, après confirmation, ça c’était bien un kayak). Pas très pratique pour suivre une trace gps toutes ces divagations, heureusement que nous sommes deux. 

Certains verront des léopards pendant cette nuit, et seront escortés par la police indienne. Je suis contente de n’avoir ce « détail » qu’après la course !

Forêt de cactus

Nous traversons une forêt, Vincent me pointe quelque chose au pied d’un arbre avec sa lampe : c’est Maik, qui s’est endormi. On vérifie que tout va bien, c’est juste l’heure de la sieste apparemment, on le laisse récupérer. Il nous rejoindra plus tard à la forêt de cactus, un vrai labyrinthe dans lequel nous avons bien besoin de tous nos yeux pour chercher les indices qui montrent le chemin (rubans roses, peinture rose, ou confetti au sol). Je voulais atteindre le CP8 avant minuit, c’est raté, on est déjà samedi. On arrive tous les 3 au CP à minuit 30. Kilomètre 200, ça sent le début de la fin.

Certains verront des léopards pendant cette nuit, et seront escortés par la police indienne. Je suis contente de n’avoir ce « détail » qu’après la course ! Voilà donc à quoi servait le couteau dans le matériel obligatoire !!

Je veux dormir… mais c’est sans compter sur le staff indien qui qui fait vibrer le campement de ses puissants ronflements. Je m’endors dehors, mais avec la fatigue et la rosée, je me retrouve vite grelottante malgré ma polaire. On m’enveloppe dans une couverture se survie, ce qui prolonge mon repos de quelques minutes bien nécessaires. A mon réveil, on me présente le médecin indien. Qui me confirme mon diagnostic : « ce sont des ampoules » 😊 Il me tend un onguent pâteux marronnasse, à tartiner sur les plaies et laisser agir une heure : euh, non, je suis en course. Il me tend des anti-douleurs : euh non, je veux juste désinfecter. Il me donne un bandage : ben non plus, il faut que je puisse rentrer le pied dans la basket. Il me tend une aiguille pour percer : ah oui ça je veux bien, mais tu en aurais pas une stérile, plutôt ? Bref, je me débrouille. Je perce, je compeede avec mon dernier pansement, et je repars en me jurant de ne plus regarder mes pieds avant l’arrivée.

Passage “aquatique”

Nous repartons vers 2 h 45. C’est un passage aquatique qui nous attend : de nombreux bras de rivière envahis par les algues vertes à traverser. Avec la fatigue, j’ai l’impression qu’on tourne en rond. C’est comme ce vieux monsieur indien, à qui je dis bonjour depuis jeudi, c’est toujours le même avec ses vêtements blancs, son turban rouge et ses moustaches. Une fois il accompagne ses chèvres, une fois il porte un tas de branches sur sa tête, une fois il boit son chai massala à l’ombre d’un arbre, une fois il me double à vélo… Peut être mon ange gardien…

Nous arrivons au dernier CP vers 9 h 45. Je m’endors 10 mn le temps que ma soupe de nouilles soit prête. Nous repartons vers 10 h 20, et je mets le compte à rebours en marche : le calvaire finit dans 6 h. J’ai quand même besoin de m’octroyer des siestes flash de 5 mn pour garder les yeux ouverts. J’ai acquis le don de m’endormir à la seconde où je me pose. Et de me remettre en marche dès que le réveil sonne. La charge tient 2 heures. La dernière section est monotone, avec de longues lignes droites de goudron. Un berger et son troupeau nous accompagnent en discutant sur quelques kilomètres. Pas besoin de compter ses bêtes pour m’endormir ! 

8 km avant l’arrivée, William un copain de Vincent arrive à notre rencontre, et il sort de son sac à dos un coca et une bouteille d’eau frais. Je l’aime ! Cette rencontre signe le réveil, mes yeux s’ouvrent à nouveau, je sais qu’il vient de l’autre monde, le monde des vivants, et que nous serons bientôt au bout de nos efforts. Allez, droite, gauche, clac clac font les bâtons sur le goudron. Les pieds brûlent, les jambes sont lourdes, mais la douche m’appelle. Un dernier tour du village, au milieu des cochons et des chèvres taguées en rose, et le palais en vue, roulement de tambour, finish line, je m’écroule à l’ombre épuisée, soulagée, vidée. 

Fantastique épopée

Je n’avais jamais eu de blessures pendant une course, j’ai appris à oublier, à faire diversion. Savoir que la blessure n’est pas grave aide à relativiser. Être accompagnée aussi, pendant les 75 km, permettait de régler le pas. Les paysages bien sûr, l’étonnement, l’émerveillement, l’amusement devant un petit détail, une image insolite, un rayon de soleil dans la poussière… Tant que le corps est en mouvement, le but approche. Et puis une fois visualisée la ligne d’arrivée, toutes les peines s’évaporent, la magie des fins de course et des drogues cérébrales.

Avec Maik, Vincent et Emmanuel

L’autre point noir était le manque de sommeil, j’ai dû dormir moins de 2 heures en 57 h de course, dur dur de rester lucide et de marcher droit avec tant de fatigue accumulée. Mais le terrain n’était pas dangereux, et autorisait les zig-zags et les pas trainants. Impossible de faire un break, mon cerveau ne me laissait pas dormir plus de 15 mn d’affilé. Comme c’est lui qui commande, je n’avais pas le choix ! 

Je me suis bien rattrapée depuis et tout est rentré dans l’ordre. J’ai adoré l’expérience, pour toutes ces sensations ressenties, bonnes ou mauvaises, qui m’aident à mieux me connaître, et cette fantastique épopée en mode zombie sur la terre des Maharadjas. Incredible India.

  

Le Trail de Bourbon, deuxième des courses du Grand Raid de La Réunion, c’est déjà un gros morceau. 111 km et 6500 mètres de dénivelé positif pour rallier Cilaos à Saint-Denis. Chantal Boussac, de Rocamadour, nous raconte cette traversée bien relevée. 38h inoubliables !

Je me présente… Chantal, j’ai 51 ans. Je vis dans le Lot, près de Rocamadour. J’ai débuté la course en octobre 2007 avec pour objectif de« courir un marathon sans marcher »  pour mes 40 ans l’année suivante. Je n’avais jamais couru de ma vie, mis à part pour l’épreuve du Bac, une vingtaine d’années auparavant. Après mon premier marathon, à Toulouse, en octobre 2008, j’ai attrapé le virus. Nouvel objectif : améliorer mon chrono. J’ai recouru le marathon de Toulouse en 2009 et 2010. Cette année là, j’ai rencontré un groupe de trailers dans mon voisinage et j’ai donc commencé à courir sur les chemins. En 2011, j’ai couru le Marathon des Causses à Millau, puis en 2012 le Grand Trail des Templiers (72 km, environ 3500 D+) et 2013 l’Endurance trail (100 km, 5100 D+) toujours à l’occasion de ce festival. 

Depuis une petite dizaine d’années, mon mari, Christophe, et moi partageons des sorties dominicales et des « week-ends trails » avec un groupe d’amis trailers. Au fil des années les copains se sont lancés sur des courses aux formats de plus en plus longs, tels que le  Mercantour, la Restonica en Corse, l’Euskal trail au Pays Basque, la 6666 mais aussi l’Ultra-trail du Mont-Blanc, 100 miles Sud France, Euforia d’Andorre, et même le Tor des Géants et le Tor des Glaciers cette année. En 2015, trois d’entre nous se sont alignés sur la Diagonale des Fous et en ont fait un tel récit que l’envie de vivre cette aventure ensemble a grandi. C’est ainsi qu’en décembre 2018, nous nous sommes inscrits au Grand Raid. Mon expérience des ultras étant bien moins importante – je n’avais jusqu’alors que 2 trails de 100 km à mon actif – j’ai pris un dossard pour le Trail de Bourbon, la petite sœur de la Diagonale. Patrick, un des copains, qui allait participer au Tor des Glaciers en septembre 2019 a accepté de s’inscrire pour m’accompagner. 

Direction Cilaos

Selfie au départ. ©DR

Dimanche 13 octobre. Nous sommes donc 8 coureurs et 2 accompagnatrices à mettre le cap sur Saint-Denis de la Réunion. Départ le dimanche 13 octobre, quelques jours d’acclimatation puis, c’est la course. 

Vendredi 18 octobre, 16h30. Nous voilà Patrick, Céline et moi à bord du minibus en route pour Cilaos sur la nationale 5 surnommée « la route aux 400 virages ». … a posteriori cela donne le ton de la course. Au volant, je sens le stress monter : la peur d’arriver en retard à cause des centaines de véhicules engagés sur cette route de montagne sinueuse et étroite avec des virages en épingles où se croiser est impossible – heureusement, Patrick était là pour m’aider à manœuvrer – ; l’inquiétude pour Christophe qui avait commencé sa Diag la veille au soir après une prépa bien compliquée et bien sûr, l’angoisse de ce Bourbon qui m’attend. 

Plus de 2 heures plus tard, nous voilà garés à quelques centaines de mètres du stade de Cilaos. La nuit est tombée et la température a chuté depuis notre départ de Saint-pierre. Nous enfilons des vêtements chauds: seconde peau à manches longues, t-shirt obligatoire et veste de pluie pour moi, mais je reste en short-jupette. Nous avalons un bol de riz avec du thon et nous descendons vers le stade avec nos sacs de délestage… ils pèsent une tonne ! Après avoir laissé Céline avec Cathy et Michel, qui a dû abandonner à Cilaos à cause de son problème au ménisque – ils vont faire l’assistance de nos copains sur la Diag – nous voilà dans la file des coureurs pour entrer dans le stade. Après de longues minutes, nous pénétrons enfin dans l’arène où des bénévoles vérifient le matériel obligatoire dans nos sacs. Puis nous déposons nos deux sacs de base de vie. Je me mets à l’abri sous une tente de ravito et là une jeune femme, micro et camera en main, m’interroge sur mes impressions à quelques minutes du départ de ces 112 km. Patrick me rejoint et nous nous rendons près de la grille du stade. J’enlève ma veste de pluie car je sais que je vais vite me réchauffer, vu le dénivelé qui nous attend… 

Hell Bourg, la bien nommée 

Le portail s’ouvre, un angoissant mouvement de foule nous emporte littéralement vers la ligne de départ. 21h, sous quelques feux d’artifice nous voilà partis sur une route montant au « Bloc » où nous empruntons un sentier au cœur de la forêt. Une ascension de 1100 m. de D+. Dès le départ, nous avons un bel aperçu de ce qui nous attend : des racines, des roches et des marches, beaucoup de marches, encore des marches. La montée se fait au milieu du flot des 1300 concurrents. Je me sens plutôt bien. Nous mettons 3h01 pour atteindre le 1er ravito au gite du Piton des neiges. Là j’enfile ma veste, mes gants, j’avale une banane et nous voilà repartis pour un peu plus de 11 km de descente. Des pierres, des racines, des échelles et surtout de la boue, beaucoup de boue… un véritable enfer pour les trailers au milieu de la forêt primaire de Belouve, plantée de fougères arborescentes et autres végétaux gigantesques. 4h05 pour atteindre la bien nommée Hell Bourg ! Nous poursuivons la descente après le ravito avant d’entamer une nouvelle ascension. Le jour se lève. Nous franchissons plusieurs fois une ravine. Les paysages sont splendides, nous apercevons des cascades au milieu d’une végétation luxuriante sur des parois abruptes. Je veux faire des photos mais mon portable est déchargé. Une coureuse de la région parisienne chemine un moment avec nous le long de la rivière, nous parlons un peu, c’est agréable. 

Micro-sieste dans la forêt…

©DR

Après la Plaine des Merles et 11h13 de course, je ressens un gros coup de mou. Nous sommes sur une partie du parcours plutôt facile au milieu de la forêt des Tamarins, pourtant je ne parviens pas à avancer. Le soleil commence à chauffer, j’ai sommeil, je suggère à Patrick une micro-sieste, la première de ma vie ! Nous nous installons un peu à l’écart du chemin, sur un coin herbeux. Patrick programme son alarme et à peine allongée je m’endors. Les 5 minutes écoulées je quitte le maillot de l’organisation trempé de sueur, j’enfile un t-shirt propre et nous voilà repartis jusqu’à Marla où nous mangeons une assiette de riz avec du poulet. Patrick a plus d’appétit que moi. Je change mes chaussettes, mes pieds commencent à être douloureux à cause en particulier de la descente dans la boue jusqu’à Hell Bourg. Nous repartons vers 11h du matin ; je n’ai plus du tout la notion du temps, j’ai l’impression d’être en milieu d’après-midi ! D’ailleurs je ne suis en mesure de donner ces horaires que grâce au suivi live que je consulte en rédigeant ce récit. 

Nous entamons une nouvelle descente. La chaleur commence à se faire sentir. Lorsque nous arrivons à la Rivière de Galets, je pense que le ravito de Roche Plate est là… mais non, il faut remonter ! La chaleur est étouffante. Patrick m’explique le circuit, m’indique Mafate, me montre le parcours de la Diag. Nous atteignons enfin l’école de Roche Plate, plus de 3h pour environ 9 km…Nous sommes au km 53,7, à 1 100 d’altitude et nous allons entamer l’ascension de la 2ème grosse montée, celle du Maïdo à 2030 m d’altitude (j’aime la sonorité de ce nom ; je vais moins aimer le parcours pour l’atteindre !). 

Trop chaud sur Maïdo

Afin de regagner un peu d’énergie avant cette longue ascension, une micro-sieste s’impose dans les filaos au bord du chemin. Je me recroqueville, la tête sur mon Camelbak, Patrick met l’alarme, je ferme les yeux, j’entends une coureuse me souhaiter « Bonne nuit », il est aux alentours de 15h ! Je souris les yeux fermés et je sombre pour 5 minutes. Nous nous attaquons à l’ascension du Maïdo… Il fait chaud, la montée est éprouvante à flanc de paroi…Patrick m’annonce le dénivelé positif qu’il nous reste à parcourir. Pour m’aider, me motiver mon partenaire fait des comparaisons avec des parcours que je fais à l’entrainement. J’ai l’impression de ne pas avancer, que cette ascension est sans fin. J’entends des clameurs, j’aperçois des coureurs au sommet qui parait si loin… Nous y sommes enfin, un faux-plat descendant et nous voilà au poste de Tête Dure, il est 17h11, le soleil va se coucher. Après avoir avalé quelques coquillettes, il faut se couvrir de nouveau et sortir la frontale. Ma montre m’annonce un kilométrage supérieur à celui annoncé sur le profil… 

Il neige ou je rêve ? 

©DR

Nous sommes sur une partie alternant plats et petites bosses ; je relance souvent ce qui m’use avant la longue descente sur un sentier plutôt roulant. Je suis fatiguée. Le sol est couvert d’une épaisse poussière étrange qui, à la lueur de le frontale, ressemble à de la neige. Nous sommes un peu perdu au niveau du kilométrage… Après avoir traversé des taudis d’Ilet Savannah, nous atteignons enfin notre base de vie à 21h40, après 24h40 de course. Il fait trop froid pour se doucher. Nous mangeons un rougaille saucisse avec du riz, je nettoie mes pieds, je les « nok », je change mes chaussettes et nous décidons de faire un petit somme de 20 minutes, sous une tente et sur un lit de camp pour une fois ! L’alarme sonne et nous voilà repartis. Il faut traverser la Rivière de Galets, mon pied droit glisse, je jure, je renonce aux galets et finis la traversée dans l’eau ! C’était bien la peine de changer mes chaussettes… 

Dimanche 1h31 du matin, après une petite ascension au cours de laquelle une nouvelle petite pause dans un champ de canne à sucre s’impose, nous voilà sur le chemin Ratineau puis le fameux chemin Kalaa, une nouvelle grosse difficulté de par sa technicité (racines, gros rochers…) et la fatigue. Puis nous descendons vers La Possession.

La Possession, ce nom sonne bien dans ma tête… plus que 3 étapes et nous serons à La Redoute ! Nous arrivons à La Possession à 3h54. Là après avoir fait le plein d’eau, j’aperçois des morceaux de chocolatine et des petites tartines de confiture d’abricot sur la table du ravito. Enfin de la nourriture qui me fait envie ! Je prends un thé délicieusement sucré, je « petit-déjeune » ! Un régal ! 

Compagnon à 4 pattes

©DR

Je quitte le ravito revigorée. Après quelques centaines de mètres une petite chienne, type Jack Russell, commence à nous emboiter le pas. Je lui donne un morceau de barre de céréales afin qu’elle cesse de nous suivre mais rien n’y fait. Cela m’inquiète car je crains qu’elle ne se perde. Nous entamons la montée du fameux chemin des Anglais, pavé de « dalles » de lave. Le sommeil me tombe de nouveau dessus, le jour se lève ; nous atteignons un faux-plat montant et nous nous installons sur des feuillages secs. La petite toutoune se couche à nos côtés. Je ferme les yeux, j’entends les pas d’un coureur et je m’endors. Les 5 minutes « réglementaires » écoulées nous nous remettons en route, la petite chienne a disparu! Nous descendons vers grande Chaloupe. Il est 6h57, je retrouve la petite toutoune couchée auprès d’une coureuse allongée sur le sol, qui se fait masser par un proche. Tellement de chiens errants à la Réunion… cette petite Jack cherche à se faire adopter. Ça fait mal au cœur ! 

Sur le chemin des Anglais. ©DR

Nouveau changement de t-shirt avant d’entamer la dernière montée. Plus que 700 m. de D+ environ et nous atteindrons Colorado, le dernier ravito avant la délivrance ! Cette ultime ascension débute par la 2ème partie du Chemin des Anglais. Nous atteignons une route. Les muscles de mes cuisses et mollets commencent à se tétaniser, les crampes sont proches. J’avale un gel antioxydant, je croise les doigts et serre les dents. Après une petite partie sur la route nous entamons l’ascension d’un monotrace de terre rouge très raviné. Patrick est devant moi, je place mes pas dans ses pas, je ne veux pas décrocher, j’avance, j’avance, j’avance…

Colorado, dernier ravito

Nous pointons au poste de Colorado à 9h40 ; Patrick m’annonce 2h de descente jusqu’à La Redoute. Nous revêtons le maillot réglementaire. J’ai un regain de force. On mettra moins de 2 heures, c’est décidé! Je descends bien, nous dépassons des coureurs, j’avance, j’avance, j’avance… On entend la clameur, on aperçoit les premiers spectateurs, les proches, les ravitailleurs des coureurs venus à leur rencontre. J’ai envie de pleurer mais il faut rester concentrée, la descente reste technique. Nous sortons du sentier, le stade apparaît, mon partenaire m’indique qu’il faut faire 200 m de piste avant de franchir la ligne d’arrivée. Christophe est là, avec son maillot jaune et la fameuse inscription « J’ai survécu ». Un baiser et il court à nos côtés. Il est 11h05 du matin Patrick et moi terminons dans la main après 38h05 de course, 115,3km et 6 560m de D+.  Christophe, Laurence, la compagne de Patrick, et tous les copains sont là ! C’est juste énorme, inoubliable !

©DR

À aucun moment, je n’ai pensé abandonner mais j’ai eu de nombreux moments de doute pendant lesquels je me disais que je n’étais pas à la hauteur de ce défi. Ces montées éprouvantes et interminables, ces descentes techniques et sans fin, cette boue, ces rochers, ces racines, ces marches, cette chaleur, cette végétation, ces ravines ont mis mon mental à rude épreuve !  J’ai trouvé la ressource nécessaire pour avancer grâce à toutes les personnes qui m’ont encouragée avant le départ et qui me suivaient de loin. Un big-up spécial à Elise qui dans son joli message FB a partagé avec moi un texte très inspirant de Werber. Un énorme merci aux Courts-circuitées et à leur géniale vidéo de motivation. WarriorVictoria, ma famille, ma fille, Mathilde et ma grand-mère de 98 ans ont souvent été dans mes pensées, sources de réconfort et de motivation. Dans les moments difficiles, je me suis répétée des « mantras » stimulants : « Entre possible et impossible deux lettres et un état d’esprit », « La douleur est provisoire, l’abandon définitif », « Avancer, avancer, ne penser qu’à avancer » et j’ai compté, compté « un, deux ; un, deux ; un, deux… » pour rythmer mes pas en montée. Et Patrick, bien sûr. Un énorme merci à toi, tu m’as tellement aidé dans la gestion de la course : les ravitaillements, les micro-siestes, la connaissance du parcours, le réconfort, les encouragements… J’ai beaucoup appris à tes côtés. Je n’ai pas été très causante au cours de ces 38h, j’en suis désolée ! Ce qui n’empêche que courir en binôme et partager une course de la ligne de départ à la ligne d’arrivée est définitivement une aventure formidable ! 

Du 22 au 26 septembre, Marie, 48 ans, s’est surpassée sur le Half Marathon des Sables des Canaries. Avec son amie d’enfance Céline, elle est allée au bout de ces 120 km en trois étapes. Une aventure inédite pour cette mère de famille qui n’avait jusqu’à présent jamais vraiment couru. Elle nous raconte sa traversée du désert de Fuerteventura.

Je m’appelle Marie, j’ai 48 ans et vis à Londres. Je m’occupe de mes 3 garçons après avoir vécu dans différents pays du monde. Il me reste notamment une attache très forte en France, mon amie Céline. Aujourd’hui, nous sommes le 12 décembre 2018, c’est son anniversaire. Elle va avoir 45 ans dans 1 minute et je viens de me décider : je lui envoie un simple SMS : « Bon anniversaire Céline et c’est oui. » Ce « oui » signifie que je viens d’accepter de faire avec mon amie d’enfance 120 km dans le désert en courant (au secours !) et en autonomie alimentaire totale. Elle a 45 ans. J’en ai 48. Elle court. Je marche. Elle vit en France je suis en Angleterre. On se connaît depuis… 45 ans. On a partagé des belles choses mais pas encore de challenge sportif. Cela sera donc le Half Marathon Des Sables aux Canaries, dans le désert de Fuerteventura. 

Je suis à gauche, au milieu, Céline, à droite, Sandrine.

Mais qu’est-ce qui m’a pris ?

Céline n’en revient pas, super heureuse alors que moi je suis déjà en train de me dire : « Mais qu’est-ce qui t’a pris ». C’est dit. Impossible de reculer. Sauf que… Ces derniers temps, un drôle de karma rode autour de moi ces derniers mois : une brulure au sein au second degré avec de l’eau bouillante, une inflammation de l’aponévrose sous un pied, une chute en vélo à 30 km/heure avec déchirure interne et externe, des points de sutures un peu partout et des béquilles pour le début de l’été 2019. 

Les dieux seraient-ils en train de me chuchoter quelque chose? Car plus le temps passe, moins la pointe qui me torture le ventre diminue, bien au contraire. Le stress sans cesse me murmure : faut s’y mettre. Je suis sportive mais là c’est différent. Je marche, je ne cours pas mais je sais que sur une épreuve comme ce half MDS, la marche rapide est parfaitement possible pour réussir à passer les barrières horaires.

Je retrouve Céline pour une virée shopping, enfin plutôt « matos ». Je choisis mon sac pour ces 4 jours en autonomie mais il arrive au final assez tard une fois la commande passée. C’est sûr, il ne sera pas assez essayé. Les guêtres sont prêtes à J -2. Les sachets de nourriture lyophilisée seront à découvrir sur place. Je ne lâche pas Céline. Le docteur a donné son accord. Le podologue et l’ostéopathe aussi. Les amis et famille sont derrière moi… 

La date fatidique approche. Nos retrouvailles sont prévues le samedi soir à l’hôtel Playitas. Nous allons enfin pouvoir échanger, nous préparer, sans doute aussi stresser. Seulement voilà, Céline n’arrive pas. Elle est bloquée à Barcelone à cause d’une grève, obligée de passer la nuit là-bas, avec une grosse frayeur sur un parking de l’aéroport mal famé, un chauffeur de taxi douteux mais au final elle arrivera bien dans son hôtel de fortune pour une nuit imprévue avant de me rejoindre à Fuerteventura le lendemain midi.

Je suis perdue toute seule…

Pendant ce temps à l’hôtel Playitas, je suis perdue toute seule. Je ne vois que des gens qui ont l’air d’être des professionnels du trail, l’équipement est souvent trompeur, oui je sais bien, mais quand même ! Pire : je les vois heureux de partir lundi pour cette course. Leur langage n’est clairement pas le mien. J’attends Céline en ravalant mes larmes de stress. 

Dimanche. Céline arrive enfin. On fait les vérifications santé et équipements obligatoires. On compare nos sacs. Elle me donne des conseils, puis on dîne – chic une double ration de féculents ce soir – avant de filer au lit. 

C’est le grand jour, le road book, précieux graal nous a été remis. Je sais désormais à quelle sauce je vais être mangée. J’ai une pointe au ventre. Mon débit de parole est réduit mais le sourire est là. Nous montons dans le bus, direction le départ de la première étape. Je cache ma frousse mais je suis plus silencieuse que d’habitude. Pas une peur panique et stupide. Une peur de l’inconnu mais surtout de ne pas savoir où j’ai mis les pieds. « Je n’appartiens pas à ce monde ». « Non je n’ai jamais couru de marathon ». « Juste 42 bornes avant mon accident. Au rythme de course et marche ». « Non je ne lis pas les revues spécialisées, j’ai un peu du mal à visualiser ce que un chiffre D+ représente. Mais j’ai une montre GPS, une Garmin même. Ouf pour ça je suis au moins comme tout le monde…

 Voici la ligne de départ, le speaker, la musique… Bon, il va falloir courir ! Céline donne la foulée sur un chemin plutôt plat au départ mais très vite ça monte, et ça monte fort… Mais comment je vais tenir ?  Courir 4 jours comme ça, c’est impossible pour moi. J’ai juste envie d’abandonner dès ces premiers kilomètres. Envie de pleurer, de partir et de tout lâcher pour retrouver un univers connu. 


C’est quoi un CP ? 

Mais nous continuons, entourés d’autres concurrents. La chaleur ne me gêne pas. Le sac à dos et les pieds non plus. J’ai juste peur de ce qui m’attend. Et puis on arrive en haut de cette interminable montée. Là, waouh, une vue ma-gni-fique. De quoi oublier toute la souffrance et laisser s’envoler mes doutes de la montée. Devant nous,  une longue plage sauvage, celle de Coffete. 10 km de sable mou. Ni plus ni moins. Je sors les bâtons. Et là … je marche. Je m’y mets. C’est parti. Le sable est présent à chaque foulée. La mer et le ressac des vagues aussi. Le soleil tape. On m’a dit : « ressens les éléments. Ils sont là. Pose ton pied sur le sol et prend l’énergie ». Je respire les embruns, je me vide la tête. Ma cuisse coince. Sans doute un début de contracture musculaire. Pas grave, on avance. Céline est claire: « Il ne faut pas perdre de temps pour les CP. » « C’est quoi un CP? ».  « Un check point ! » « Ah, d’accord je le saurais ». On parle. On se tait. On se regarde. On avance en se calant l’une derrière l’autre ou l’une à côté de l’autre. Premier CP.  « On est dans les temps Céline ? ». Elle de me répondre « oui ça va, on a 3 heures d’avance. » « Non mais sérieux ! ». Je lui crie dessus le tout accompagné de gentils mots, impossibles à écrire ici…

Le ton est donné. Elle ne me laissera rien passer et va me motiver comme ça jusqu’au bout, nous franchissons la ligne de ces premiers 30 km avant la nuit. Contentes. Une autre inconnue démarre alors pour moi. Le bivouac et ses tentes. Ce sont des petites tentes individuelles regroupées en alvéoles de 8 tentes. Je me sens timide devant cet infini de tentes. Le vent claque. Il fait froid. Et l’aventure va réellement commencer. Seule dans ma tente. Un peu perdue, je ne sais comment m’installer. Des années que je n’ai pas fait de camping ! Puis il faut préparer à manger pour ce soir, ce sera froid, impossible d’allumer un feu avec ce vent d’enfer. Préparer son sac pour demain, puis passer au PC médical pour mes pieds déjà remplis d’ampoules. Des seaux de bétadine sont installés, il faut y tremper ses petons et apprendre à soigner ses ampoules sous les ordres bienveillants du médecin Patrick Basset. Ames sensibles s’abstenir.

Séance d’escalade au 37ekm…

La fameuse plage de Coffete. ©Alexis Berg.

Ah et il faut aussi sortir pour aller faire pipi. C’est loin. Il fait nuit. Il fait froid. Les tentes claquent. La condensation fait tomber les gouttes sur le visage à partir de 3 heures du matin. Pas Je verse encore quelques larmes, j’envoie quelques sms. Il faut que je dorme. Demain réveil à 5h du mat. Départ à 6h. Lampe frontale pour l’étape longue… C’est 56 km qui s’annoncent. C’est la journée tant attendue, redoutée. Ensuite, il y aura un jour de repos pour se remettre de tout ça.

Cette étape va dérouler doucement, finalement sans stress malgré le passage difficile attendu vers le 37e km où il faudra monter dans un canyon en plein soleil. Il s’agira carrément une séance d’escalade en fait, après avoir marché le long d’une plage puis sur une corniche en surplomb de la mer.  

Ni Céline ni moi n’avions nos guêtres de protection anti-sable pour ce second jour. Elles nous ont lamentablement lâchées dès la première étape, car nous ne les avions pas cousues sur nos chaussures, mais simplement collées. Nous ferons donc régulièrement des pauses pour vider le sable de nos chaussures. C’est long 56 km. Quand enfin l’arche d’arrivée se dessine, après avoir passé tous les CP dans les barrières horaires autorisées, un immense soulagement m’envahi. On se le dit et se le redit : on finira et on finira à deux. 

Si je réussis cette étape-là alors la dernière se fera. Nous arrivons juste avant la nuit et les voisins  rencontrés la veille sont là. Il fait nuit mais nous allons tous partager un repas chaud. On se serre les coudes, c’est la solidarité de l’alvéole 38 qui va donner naissance à de belles amitiés. Jean-Marc, Lionel, Isabelle, Nathalie, Sandrine qui nous rejoignent Céline et moi. L’énergie passe vite. Elle passe bien. S’ajouteront à notre petit groupe 38 – the place to be – bientôt Eva, Karine, Laetitia, Nicolas et d’autres encore.

Journée de repos, soins des pieds, des jambes, sieste à l’abri du vent, lavage du linge. On papote. On rit. On déjeune. On refait les journées. On est bien. Le vent claque mais aujourd’hui on y attache moins d’importance. Coca frais servi vers 17h, et très vite la nuit tombe de nouveau sur le bivouac avant l’ultime étape de cette aventure.

Demain, c’est 5h du mat pour le départ. Tente pliée, sac un peu vidé. On remet cela. Dernier jour. Dans quelques heures la ligne d’arrivée tant espérée. Musique à fond en haut d’une montée de 2 km que nous avons du faire à pied sur du bitume pour mieux la redescendre quand le coup d’envoi de cette ultime étape sera donné.

L’arrivée, c’est tout la bas… ©Alexis Berg

Cours, on se retrouve à l’arrivée…

On commence à reconnaître les visages. Céline veut courir. Je ne peux pas. Ma cuisse coince. La liberté dans l’amitié : vas-y et on se retrouve sur la ligne d’arrivée en bas à l’hôtel. Je parle plus qu’avant. On arrive même à se moquer en discutant avec mon acolyte du jour pour cette dernière étape. Concentrée, je monte, je descends, je monte encore et je descends et j’arrive en vue de l’hôtel avec Jean-Marc. On franchit l’arrivée ensemble. C’est fort. C’est irréel comme ambiance. La fierté de se voir remettre la médaille et le t-shirt du finisher. Ce trophée qui sera exhibé pendant plusieurs jours. 

FINISHEUSE ET HEUREUSE !

 Céline arrive en courant de sa chambre. Elle s’est douchée, s’est dépêchée mais a loupé mon passage de ligne. Ce n’est pas grave l’essentiel est ailleurs,  on a nos médailles, le pari est réussi : on l’a fait. Finishers ! 

Il est temps maintenant de se faire tout beau tout propre pour la soirée de gala. L’alvéole « 38 » ne se reconnaît pas tout de suite. Changement de décor. Dîner à table, entre gens élégants. On rit. On dîne. On rit encore. On est heureux. Les pieds sont abîmés. Les dos coincent. Les chevilles sont gonflées. La course est finie mais on reprend nos discussions laissées quelque part dans ce désert. 

Vient le moment incontournable des projets. Et toi tu veux faire quoi la prochaine fois ? Laissez-moi réfléchir, un nouveau challenge ? Et pourquoi pas, j’ai bien réussi celui-là !

Ludovic Lévêque, triathlète angevin a bouclé le Norseman, en Norvège. 3,8 km de natation dans l’eau glacé d’un fjord, 180 km de vélo pimentés par 3 800 mètres de dénivelé et un marathon-trail avec 1 800 m de dénivelé pour finir. En 15h30’, il a décroché son graal : le t-shirt noir du finisher. 

Bergen, le 31 juillet. A peine atterris, nous prenons la route pour notre camp de base, une petite maison située à Kinsarvik, en face du fameux Eidfjordoù je nagerai dans quatre jours. Dans cette aventure norvégienne, j’ai embarquéElise, ma compagne et support-runner, mon mère, mon père, conducteur la voiture suiveuse, mon cousin, Bertrand, support-runner,sa femme, Manira et leurs enfants.Jérôme Vaglio, mon coach physique et Bastien Pla, mon coach diététique me suivent depuis la France. 

1eraoût : il est temps de goûter l’eau fraîche du grand nord. 20 minutes de baignade dans le fjord. L’eau est à 14°C. Pas si froide finalement… On enfourche ensuite les vélos pour reconnaître les 40 premiers kilomètres et faire tourner les jambes. Les sensations sont bonnes.   

2 août, plus que 24 heures. L’excitation monte. Récupération du dossard et des bracelets puis briefing d’avant-course. La vidéo des éditions précédentes donne la chair de poule. Dans la salle noire, nous sommes 200 concurrents à ne pas en mener large. Demain, ce sera nous. Je prépare mes affaires de course avec Elise, ainsi que chacun de nos sacs pour la partie trail avec le matériel obligatoire. Le reste de la famille équipe les voitures et gère les repas. Nous serons en complète autonomie, tout doit être méthodiquement planifié. 

Enfin, le coup de corne 

©Alexander Koerner/nxtri.com)

Samedi 3 août, c’est le grand jour. Réveil à 1h du matin, la nuit fut courte mais j’ai réussi à fermer les yeux. Nous installons le vélo dans le rack et préparons mes affaires de natation. Le ferry est là. Il me fait autant peur que rêver. J’avoue, j’ai la boule au ventre. J’embrasse tout le monde et embarque pour une courte traversée. Le ferry s’arrête, un jet d’eau s’actionne au fond pour nous éviter le choc thermique. La gueule arrière du navire s’ouvre sous les applaudissements. Fierté, peur, magie, tout cela se mêle jusqu’à ce que je saute. Un big jump puis je rejoins les kayaks de l’aire de départ. Sept ans que j’attends ce moment ! C’est indescriptible. Et pourtant les 5 minutes d’attente, dans l’eau à 10°C, sans bouger me paraissent éternité. Je tétanise. 

5h pile, la corne retentie. Les pagaies se lèvent ; c’est parti ! « Go. Pose ta nage et sors de l’eau  », voilà ce que je me dis. La natation, c’est mon point faible. Je perds des places d’entrée. Je termine les 3 950 mètres en 1h17. Satisfait. Sauf que les autres sont des torpilles, du coup je pointe 218esur 290 concurrents à cette première transition. Le t-shirt noir est encore loin… 

Les jambes à bloc, le ventre en vrac

Elise m’attend au parc à vélo. Je suis tremble comme une feuille et fais, grâce son aide, au plus vite pour m’habiller. La route est encore longue. 185 km à rouler, avec 3 816mD+ pour commencer. Je pense pouvoir doubler 50 à 60 concurrents. Je gère les 25 premiers km sans assistance, et remonte bien. J’ai les jambes, tout roule. Au 25ekm, je pointe dans les 160 premiers. Je retrouve mon équipe, m’alimente, puis sans aucune raison, mon abdomen gonfle comme un ballon. Problèmes intestinaux et pauses « obligatoires »… Je perds du temps. 173eplace. Le moral en prend un coup. Pour la première fois, je doute. Vais-je terminer ? Je me ressaisis, boosté à distance par Jérôme et Elise et Bertrand. A force de volonté, de chocolat et de coca, la niaque revient. Je pose le vélo en 163een 7h14. Transition rapide en 2’30’’ toujours grâce à Elise, qui me fait carrément mes lacets. 

Action, place au marathon. J’ai une idée fixe : gagner au moins cinq places. 42 km et 1 816mD+ à avaler. Je suis confiant. La course, c’est mon point fort. Après 10 km, je pointe 151e. Je gère. Sauf que, galère, mon intestin débloque. La valse recommence. Le rythme est plus lent que prévu mais j’avance. Devant moi, certains craquent, marchent. On est tous dans le dur. J’arrive au pied de Zombie Hill (25ekm) en 133e position. Nickel. Elise enfile son sac Camelbak, prête à en découdre à mes côtés. On avance en compagnie de Benjamin, un autre français, et son support-runner.On attaque les 7 km les plus raides ensemble. Ca monte en permanence, minimum 7%, et on double un maximum. Le rythme est soutenu, l’ambiance bonne. Le cut-off se situe au 32,5ekm. 

Irai-je au sommet ?

©Kai-Otto Melau

Seuls les 160 premiers pourront poursuivre vers le sommet… Est-ce que j’en serai ? Gros stress. Puis gros ouf, arrivé à la tente, on m’annonce 121e. Quel bonheur ! Après toutes mes galères, je suis dans les 160 premiers. A moi le t-shirt noir. Photos, larmes embrassades puis Elise me recadre : la course n’est pas finie ! Encore 10 km, direction le sommet du Gaustatoppen. Je suis à bout. Et on grimpe encore. Je râle, me plains, tout en marchant. Ckeckpoint : me staff vérifie mon matériel, ma lucidité et m’ouvre la voie vers le final, un chemin tout en pierres et rochers. J’ai tellement donné pour arriver jusqu’au 32,5ekm que à ce moment précis, je suis cuit. Plus de jus. Plus de force pour lever les pieds. Plus de lucidité – est-ce qu’on me double, est-ce je double ? je ne sais plus… Elise devant, Bertrand derrière, ça tourne. Moi, au milieu, je regarde dans le vide. Ce foutu sommet n’arrive jamais ! Sans eux, je ne sais pas si j’aurai eu le courage de finir. Pas après pas, la dernière crête arrive, puis on grimpe encore des marches, puis un tapis. Ah, cette fois, c’est l’arrivée, la vraie. On se met à pleurer tous les trois. Je ressens de la fierté et de l’émotion en chacun d’entre nous. Un moment inoubliable. On me tend un plaid, du pain et de la soupe que je noie dans mes larmes. Je pleure comme une madeleine sans m’arrêter que déjà, il nous faut redescendre. J’aurai droit au funiculaire. Elise et Bertrand iront à pied, un peu dégoûtés, même s’ils ont finalement adoré ce moment ensemble.

Vaseux mais heureux 

Dans la télécabine, je m’endors. J’ouvre l’œil en bas, vaseux mais heureux comme jamais. Le Norseman, c’est fait ! Après tant de sacrifices, place aux réjouissances. Un plat de pâtes tous ensemble, un gros dodo puis ce sera la cérémonie des t-shirts. Le lendemain, nous remontons  donc Zombie Hill, en voiture cette fois. Je suis à fond, excité comme un gosse. Je peux vous dire que ce t-shirt noir, je vais l’encadrer sitôt rentré à Angers ! Je suis tellement fier. Avec ma famille, nous face au Gaustatoppen prendre des dizaines de photos pour immortaliser l’instant. Un rêve s’est réalisé pour moi ce 3 août. Un rêvé éveillé. Un rêve partagé.L’Xtreme Triathlon est un sport d’équipe. 

Le Provençal Brice Bonneviale, 48 ans, a vaincu l’Enduroman, triathlon de l’extrême reliant Londres à Paris. Il nous raconte cette folle traversée, trois jours d’épopée partagée avec son équipe Race for Pure Ocean. 

Brice Bonneviale, en bref. Ancien sportif de la petite semaine, Brice débute la course à pied à l’aube de la quarantaine, suite à un pari : courir le Marathon de Paris. Cinq autres marathons suivent, avec un record en 3h30 (Paris, 2015), puis cet ingénieur marseillais licencié au club Triathl’Aix bascule vers le triple effort. Après six mois de pratique, il termine un premier Ironman à Nice, en 12h30. Il teste ensuite tous les formats, y compris extrêmes. T-shirt noir du Norseman décroché en 2017 (3,8 km de natation, 180 km de vélo, 42 km de vélo), puis il monte encore d’un cran. L’an dernier, il a enchaîné le Celtman (3,8 km de nation, 202 km de vélo, 42 km de course), l’étape du Tour en vélo, le marathon de New York et la SaintéLyon. Après cet Enduroman terminé le 24 juin dernier, Brice participera fin août à la CCC. Pour 2020, il pense à l’UTMB et la Diagonale des Fous. 

Départ à Arch, près de Londres le 22 juin.

« Je me revois assis sur un banc des Champs-Elysées, à attendre Perrine Fages. C’était le 19 août 2018. Perrine déboulera bientôt en vélo au pied de l’Arc de Triomphe. 32efinisher de l’Enduroman, avec record féminin à la clé en 67h21’. Je l’ai rencontré sur le Norseman en 2017. Les amitiés qu’on noue sur les ultras ne trompent pas. Sans doute parce qu’il faut une bonne dose d’humilité pour vaincre de telles distances. Dans le genre, cet Enduroman est une épreuve de fou. Après trois à quatre jours d’efforts non-stop, chaque finisher partage son bonheur le plus simplement possible, entouré d’une poignée d’amis. Incognito, parmi les hordes de touristes qui défilent en permanence sur les Champs. Ce petit côté décalé me plaît. Ce défi me fait rêver. Je m’inscris pour 2019. « Vivre c’est faire de son rêve un souvenir » dit Sylvain Tesson. Je sais que cet écrivain aventurier, une source d’inspiration, a mille fois raison. 

Quinze heures d’entraînements par semaine…

Pendant les dix mois qui ont suivi, ma vie a tourné autour de ce défi. En moyenne, quinze heures d’entraînement par semaine. Autour de moi, une douzaine de pros s’investissent : entraîneur, kiné, ostéopathe, nutritionniste, préparateur mental. Je monte sérieusement le volume en janvier. La natation devient la dominante. Je nage chez moi, en Méditerranée, sans combinaison. Je coupe le chauffage à la maison, m’initie à l’hypnose, à la méditation. 

Ce que je redoute le plus, c’est la Manche. Je ne suis pas un bon nageur et mon faible indice de masse grasse (6%) sera un handicap dans l’eau glacée. Je prends difficilement 4 kilos en six mois, que je perdrais en trois jours sur l’épreuve… Tout ça pour ça. 

Qu’est-ce que l’Enduroman ? Ce triathlon de l’extrême se déroule en solitaire avec une équipe d’assistance. Il démarre à Marble Arch à Londres et se finit à l’Arc de Triomphe à Paris, d’où le surnom « Arch to Arc ». D’abord, 140 km à pied jusqu’à Douvres, puis une traversée de la Manche à la nage (34 km), ensuite, une étape de cyclisme (290 km) de Calais à Paris. Cette épreuve est née suite au défi du Britannique Edgar Ette, qui l’a réussi en 81h05’ en 2001. Depuis, chaque année, quelques tentatives sont fixées entre juin et octobre. Sur 140 tentatives, 37 finishers. Citons les Français Cyril Blanchard (2016, en 59h56’, record de l’épreuve), Ludovic Chorgnon (2017), Marine Leleu (2018) et Perrine Fages (2018). 

©Aurélien Buttin

Une grande famille 

En mai, je participe à un stage de trois jours au Sud de l’Angleterre pour faire connaissance avec l’organisation et les candidats de l’année. Entre nous, il n’est pas question de compétition, ni de record à battre. Nous formons une grande famille, une secte peut-être, allez savoir. Il s’agit juste de réussir à boucler cette traversée. 

En rentrant de ce stage, je réalise que je me suis inscrit pour de mauvaises raisons, dans une quête effrénée de dépassement personnel. Cet Enduroman sera une épopée collective ou ne sera pas. Nous serons cinq à participer. Avec moi, Pauline Avronsart et Sylvain Prouet, un couple d’amis triathlètes rencontrés sur l’EmbrunMan, Anne Studer, ostéopathe et coordinatrice de mes thérapeutes, et Aurélien Buttin, photographe. Notre « Arch to Arc » aura un sens, un but : collecter des fonds pour Race for Pure Ocean. Cette fondation, créée par l’entrepreneur marseillais David Sussmann, soutient des projets de recherche afin de préserver la biodiversité marine. 

Collecte de déchets pendant les 140 km de course à pied. ©Aurélien Buttin

Départ reporté

Mercredi 19 juin, nous sommes à Londres, fins prêts. Cinq heures avant le timing prévu, Edgar Ette, directeur de la course, nous informe que le départ ne sera pas pour aujourd’hui. Mauvaises prévisions météo. On attend donc sagement, suspendu aux prochains bulletins. Cinq jours passent, à marner. Le doute s’installe. La Hollandaise Jocomina, première finisher 2019 (du 8 au 17 juin) a dû attendre dix jours avant de pouvoir s’élancer dans de bonnes conditions. C’est long. C’est le jeu. 

Samedi 22 juin, 19h, le « go », enfin. Départ de Marble, au nord de Londres pour descendre à pied jusqu’à Douvres. Les 140 km de course se passent bien. 16 heures et 55 minutes à courir la campagne anglaise, dans la bonne humeur. Pauline et Sylvain profitent du trajet pour collecter des déchets sur le bord des routes. Nous arrivons sur la côte le dimanche midi. Quelques heures de repos, puis il faudra se jeter à l’eau. 

Une guerre contre la Manche

21h de nage dans La Manche, à 12°C. ©Aurélien Buttin

J’embarque sur le bateau « suiveur » puis à la sortie du port de Douvres, je plonge en combinaison, une loupiote sur le front. Il est 1h du matin. Nuit noire, 15°C dans l’eau. Pour m’assister, le bateau turbine devant, s’arrête pour m’attendre puis remet les gaz. Ce va-et-vient permanent me déstabilise. Toutes les 30 minutes pendant près de 22 heures, Sylvain va me tendre un bidon au bout d’une corde pour me ravitailler. Courts instants de trêve. La guerre est permanente contre la Manche. Ferrys et cargos brassent les courants froids à la surface. L’eau frôle parfois les 12°C. 

Enfin arrivé à Calais. ©Aurélien Buttin

11h du matin, je nage encore, toujours, sans avoir vu un rayon de soleil. La houle s’en mêle. Jusqu’à 15h, je me prends régulièrement des vagues en pleine tête. C’est violent. Je suis transi, lessivé. L’envie d’abandonner me gagne. J’invoque l’hypothermie. Rachel, l’arbitre – finisher par le passé – m’envoie balader. Trois tentatives invoquées, trois refus catégoriques. L’équipe me connaît, j’ai confiance, je les teste. J’encaisse. De toute façon, ce défi me dépasse déjà. « Allez Brice, il te reste une heure ! » me lance-t-on par-dessus bord. A bout, je rétorque un « bande de menteurs »avant d’entrevoir les côtes derrière la buée de mes lunettes. 21 heures et 51 minutes d’efforts pour ces 34 km de nage. Un record de lenteur sans doute dans l’histoire de l’Enduroman. Je débarque donc à Sangatte le lundi 24 juin. Il doit être 23h, minuit peut-être avec l’heure de décalage. Je ne sais plus où je suis. Je m’écroule. Mon cerveau est sur off. L’équipe est aussi rincée, certains ont été malades pendant toute la traversée. Quelques heures de sommeil, et nous serons d’attaque. 

Paris, Arc de Triomphe. Bonheur collectif. ©Aurélien Buttin

Sidération 

8h30, à Calais, en selle cette fois. L’ambiance est à la fête. Cette dernière étape est une partie de plaisir. On profite d’une belle journée pour rouler jusqu’à Paris, le cœur léger. La Manche est passée. C’est gagné. Enfin presque. Sur le moment, je suis en état de choc. Le mot qui me vient à l’esprit, c’est sidération. Je suis sidéré. J’ai atteint mes limites quelque part dans la Manche, c’est certain, mais je reste sidéré par la puissance du corps humain, qui me fait encore avancer. 

14 heures et 37 minutes à rouler puis c’est le bonheur d’arriver en plein Paris. Au total 75 heures et 45 minutes d’aventure pour cet Enduroman pour Race for Pure Ocean. Une équipe de choc, unie, soudée. Heureux de ces heures intenses vécues ensemble, nous décidons de prolonger le plaisir. Cap sur Marseille à vélo. Nous avons ri, campé, dormi à la belle étoile. Mais au bout de 500 km, entre Paris et Aubenas, face à la canicule, nous avons rangé les vélos. De cette semaine intense, je garde un tas de souvenirs extraordinaires. Ma leçon ? Avec un soupçon de passion, pour peu que l’on soit bien entouré comme je l’ai été, tout est possible. »

Propos recueillis par Alice MILLEVILLE.

A Boston, lors du Patriot Day, il n’y a que trois choses à faire : « Aller encourager les Red Sox, voir le marathon ou participer au marathon. » Le 15 avril dernier, Solène a réalisé SON rêve américain. Compliqué, magnifique… magique. Elle nous raconte.

En bref. Solène Masson court depuis 2015. Marathonienne addict, elle ai découvert les joies du triathlon il y a deux ans et réalisé son premier Ironman. Depuis, rien n’arrête cette Niçoise.

Après une courte nuit et un réveil mouvementé, la pluie tape à la fenêtre. Le porridge avalé, l’heure du départ a sonné. En attendant la navette, j’enfile un poncho, celui de Paris, comme pour rappeler aux Américains que parmi les 30 000 coureurs, il y a des petits Frenchies. Comme un pèlerinage, nous nous dirigeons vers les school buspour rallier Hopkinson. Les visages sont un peu tendus. On craint tous la météo de l’an dernier. Puis l’ambiance change, un air de fête gagne dans le bus. 

Boston, Big Boss

La pluie a totalement ravagé le sol des tentes au départ. L’accès est si compliqué que tout le monde y va de son astuce : sac poubelle autour des baskets, pieds nus… et puis voilà l’heure pour moi de rejoindre mon sas. J’ai à peine attendu, quelle aubaine. Tout est organisé au cordeau. Par chance je me retrouve devant. Je rencontre un Français qui fête son 50eanniversaire et puis 3, 2, 1, top départ. Je suis un peu déstabilisée, car je n’entends pas l’hymne national. Les premiers sas étant partis depuis très, très longtemps. Dès le début le ton est donné. Le parcours est exigeant. Ça part fort, la descente me paraît interminable et je sens que mes quadris vont être mis à rude épreuve. Je me freine un peu, mais pas trop et surtout, je savoure, j’ai les larmes aux yeux. Je suis à Boston, au marathon de Boston. Ce marathon, je l’ai rêvé. J’ai couru mon premier en 2015 et je m’étais dit : « Un jour, je l’aurai ma licorne. » J’ai mis toutes les chances de mon côté. Alimentation, plan d’entraînement, rien n’a été laissé au hasard. Je déroule mon plan de match comme je l’avais programmé, je tiens l’allure, m’hydrate, me ravitaille. Tout se passe bien même si je sais que le plus dur est devant moi. 

©Boston Athletic Association/FayFoto

Toute la ville sur les trottoirs

L’ambiance est totalement folle. Les Américains sont tous là pour nous encourager. Malgré la pluie des premières heures, les rues sont pleines, certains prennent le temps d’embrasser les supporters, de faire des selfies. Tout Boston est à la fête et c’est merveilleux. Les cris s’entendent à des kilomètres, nous ne sommes jamais seuls et… le parcours n’est jamais plat. Le semi arrive vite, je m’en étonne. Un œil sur ma montre, tout est réglé au millimètre. La chaleur commence à se faire sentir. Je commence à chercher mon mari. Il doit être vers le km26. 

44 côtes !

©Boston Athletic Association/FayFoto

Plus nous avançons et plus tout est compliqué. Quarante-quatre, il y a 44 côtes dont une tellement redoutée, la Heart Break Hill, une succession de quatre montées et faux plats… qui clairement a raison de beaucoup d’entre nous. Je vois mon mari, je suis tellement heureuse, je crois qu’il l’est aussi et ça me rend fière. Je ne pense qu’à le retourner à l’arrivée. J’ai juste quelques kilomètres compliqués à passer. Les visages s’étirent et nous rentrons enfin dans Heart Break Hill. Je me promets de ne pas marcher. Je me jure de ne pas avoir de regrets de, « si j’avais su ».Je donne tout, tout ce que j’ai dans les jambes, dans les tripes. Mon rythme chute. Je n’aurais pas le chrono espéré, mais qu’importe, Boston ne se vit pas à moitié. Je me refuse à être déçue et j’avance. Compte toujours mes pas, comme un métronome, de 1 à 8 à chaque chiffre, un pas au sol. Bientôt, nous arrivons dans la ville. Je suis en admiration devant ceux qui nous encouragent. Tous ces« you can do it »raisonnent. Je suis tellement fière à ce moment-là. J’ai la chance de croiser une amie venue m’encourager, je l’embrasse et je repars. Je n’ai qu’une idée en tête : ma licorne. Je sais que je vais la décrocher. Je repense à tout ce que j’ai mis en œuvre  pour ça. Je n’ai fait aucun sacrifice, j’ai juste essayé d’optimiser cette course. Je repense en revanche aux sacrifices que mon mari fait pour ma passion, pour ces voyages que nous faisons pour le sport. J’encourage toutes les personnes croisées. C’est la première fois que je vois des participants en béquille… 

©Boston Athletic Association/FayFoto

Un rêve éveillé

Un dernier pont, une dernière côte et je laisse exploser ma rage. Mais pourquoi ?  Je n’en peux plus de ces bosses mais je sais qu’en face de moi, c’est le dernier virage. La dernière ligne droite. Boylston Street. L’émotion est énorme, la foule massive, moi je vole, baisse les yeux. Elle est là, sous mes pieds, cette ligne au sol. Je relève la tête. Je l’ai fait. 3h30’15” de bonheur et de souffrance. Je suis passée d’un rêve à la réalité. Je souhaite vraiment à chaque personne amoureuse du marathon de vivre un jour celui-là. Ici pas de chichi, pas de blabla, juste des coureurs en baskets venus vivre une expérience unique. Oubliez tout ce que vous avez connu, Boston ne ressemble à rien et croyez-moi, il changera totalement votre vie. 

Article rédigé par Solène Masson, publié dans Running pour Elles 52.

Lac Baïkal, cet endroit fascinait Véronique depuis la lecture du livre de Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie. Elle s’est jetée à l’eau en traversant ce lac gelé en courant, le 2 mars dernier. Récit.

Véronique, 41 ans, iséroise d’origine, vit au Cambdoge. Elle a couru plusieurs ultras, notamment l’Ultra Gobi (400 km en autonomie dans le désert) qu’elle a gagné en 2016, et début 2019, l’Ultra Trail d’Angkor (128 km) qu’elle a aussi remporté.

Ma préparation physique étant impossible à Phnom Penh, où je vis, je lis blogs et témoignages d’anciens coureurs. Et je m’équipe pour cette immersion hivernale : masque de ski, cagoule de braqueuse de banque, chaussettes et T-shirt en laine, crampons pour les baskets, ce qui est pour moi une découverte.

Six pieds sous “mer”

J’arrive trois jours avant à l’aéroport d’Irkutsk, histoire de m’acclimater. Premier footing, au bord de la rivière partiellement gelée, par -10°C et un grand ciel bleu : je suis bien. Transfert à Listvianka, petit village au bord du lac Baïkal. Je teste cette fois mes « chaînes », plutôt confortables. Mais courir sur le lac est très éprouvant, pour moi qui ai peur de l’eau. Sous mes pieds, je vois les abysses noirs, jusqu’à 1600 mètres de profondeur. J’entends des craquements sourds, la glace qui travaille… Je sprinte en hurlant vers la rive : je n’aime pas ça du tout !

Le lac Baïkal est la plus grande réserve d’eau douce de la planète, 260 fois le lac Léman en volume. Les Russes l’appellent la Mer, et l’endroit est sacré. 636 km de long sur 80 km de large, et ses eaux transparentes permettent une visibilité à plus de 40 mètres. Au briefing du vendredi, j’ouvre grand mes oreilles. On nous parle de fissures. L’une ressoudée, l’autre, fraîche de la veille, reste sous surveillance. Nous serons assistés en cas de besoin… Gloups.

« Refermez-moi ces fissures… »

Le marathon est programmé pour demain. Nous partons en aérocraft pour rejoindre la rive en face. Une heure de glissade sur cette patinoire géante, un joli baptême. En sortant de l’engin, 10 à 20 cm de neige molle. J’ai les pieds trempés avant même de commencer… Un rituel chamanique s’impose : on trempe son petit doigt dans un verre de lait – en temps normal, c’est de la vodka –, on jette une goutte à chaque point cardinal, boit une gorgée et verse le reste sur la glace, en pensant très fort : « Refermez-moi ces fissures ! » Nous sommes 100 coureurs, dont 15 filles sur le marathon et 25 sur le semi. Il fait -8°C, nuageux. 10h, c’est le top départ. Je découvre la course sur neige : l’impression d’être saoule, mes pieds ne vont pas droit, je n’avance pas et souffle comme un âne. Je m’applique, lève mes pieds, abaisse ma cagoule et peu à peu, la foulée se stabilise. Sur neige damée, ça devient plus facile. Enfin, je ne dépasse pas les 10 km/h. Un petit pont de bois est posé sur la première fissure aux bords boursouflés. Brrr… Je l’enjambe vite fait sans penser au vide liquide sous mes pieds.

Cosmonaute en scaphandre

Côté équipement tout va bien. J’ai juste l’impression d’être un cosmonaute en scaphandre qui pose le pied sur une planète gelée. Mes pieds se sont réchauffés (2 paires de chaussettes en laine), j’abaisse et remonte ma cagoule dès que mon nez gèle, et mon masque ne s’embue pas. Tous les 7 km, thé chaud, noix, fromage et fruits secs. Je ne rate aucun ravito car il fait soif. 2h12 au semi. Après 21 km enneigés, place à la patinoire. Une surface lisse et noire s’étend à l’infini. On voit paR transparence les failles blanchâtres et les bulles de neiges emprisonnées. C’est féérique. Le lac est vivant. Il respire, toussote, vibre. Je me retrouve seule. À droite : un désert blanc. À gauche : le même désert blanc. Pas d’ours en vue, ouf. Je cours sur une surface de verre au-dessus d’un gouffre. C’est incroyable, effrayant et grisant. Sur cette patinoire, la foulée est plus courte, le corps tendu, crispé. 

Km24 : je vois l’hôtel à l’arrivée de l’autre côté du lac. Le parcours est balisé de petits drapeaux rouges dans la neige. Je pense à Scrat l’écureuil de L’Âge de glace… j’espère que la glace est plus résistante que la banquise du dessin animé.

Vite, vite, la terre ferme

Km 30 : la fameuse fissure à franchir sur un nouveau petit pont. Je n’ai presque plus peur, mais rentre le ventre, vide mes poumons, accélère. Vite, vite, la terre ferme. Km 39 : dernier ravito thé chaud. Les volontaires, immobiles et sans aucune protection contre le froid, patientent pour nous servir au fur et à mesure, sinon l’eau gèlerait dans les gobelets. Merci à eux. La ligne d’arrivée est franchie, en 4h30. Sixième fille, je n’ai pas affolé les chronos, mais j’ai gardé mon nez, mes oreilles, mes orteils et tous mes doigts. Surtout, j’ai traversé le Baïkal en courant. Enjambé ses fissures, observé ses failles sous-cutanées avec la peur d’y voir apparaître des fantômes, foulé sa neige immaculée, piétiné ses sculptures de givre. Le Baïkal ne m’a pas engloutie. Cette nouvelle aventure me fait dire que nos seules limites sont celles que nous nous imposons. Que le monde est si grand et si varié, qu’on ne vit pas devant un écran.

Récit de Véronique Messina publié dans Running pour Elles 52

photos by Maria Shalneva/ Absolute Siberia

Le 28 avril dernier, Londres a vibré pour les 43 221 coureurs de son marathon, 39e du nom. Standing-ovation inimitable et ambiance débridée… Sandrine s’est laissé gagner par la folie de ce « majeur » au grand cœur. Elle nous raconte.

Le fameux « appel de Londres », ce sera une deuxième fois pour moi. Je garde un souvenir ému de ce « major ». En 2014, j’y avais battu mon record personnel, en 3h53. Initialement, j’avais dans l’idée d’approcher ce RP, mais j’ai revu in fine mes priorités. La performance est une chose, le plaisir doit primer, pas vrai ? Je décide de cacher l’écran de ma montre avec une bande de K-Tape, histoire de ne pas me mettre la pression. Deux heures d’Eurostar plus tard, me voici de l’autre côté de la Manche avec le groupe de l’agence Sportifs à Bord. Voyage tout confort, avec hôtel – que dis-je… le Strand Palace, s’il vous plaît – dans l’hyper-centre, à 600 mètres de l’arrivée… Je crois rêver.

Marathon londres

La révolution en carton

Le jour J, la journée démarre par une petite balade en bus pour rejoindre le départ à Greenwich. Notre groupe patiente sagement dans des tentes, bien à l’abri. La météo est fraîche, 8°C avec un peu de vent. Les boissons chaudes à disposition sont appréciées. Pas de bousculade, tout est millimétré, parfaitement huilé, de la dépose des sacs, jusqu’aux toilettes, accessibles sans file d’attente. Côté dames, l’urinoir d’un nouveau genre fait de l’effet. Les fesses à l’air, chacune soulage sa vessie debout, en tenant un petit récipient en carton jetable, même forme que ces messieurs, éclats de rire garantis. L’entrée dans les sas, de couleurs différentes – 4h15 pour moi – se passe sans encombre, et le départ sera rapide. Coup de canon à 10h pour les champions, 10h22 pour ma vague. C’est parti pour 5 kilomètres en pente douce, bien agréables pour dérouler la foulée. Le circuit est performant, sans difficultés, plus simple qu’à Paris, je dirais. Cette année toutefois, quelques rétrécissements de chaussées inopinés – sans doute pour permettre aux piétons de traverser – nous ont obligés à ralentir la cadence ici et là. Je dois dire que ce sera mon unique petit « bémol ». Car en dehors de cela, tout était extra.  

Une planche et des cornes

À commencer par l’ambiance. Énorme : une standing ovation ininterrompue, du 2e km jusqu’à l’arrivée. Nuées de spectateurs et refrains rythmés. Ce qui se vit sur les bas-côtés est hallucinant, plus intense qu’à New York. On frise l’hystérie. D’ailleurs, je me suis vu remettre mes écouteurs pour « m’entendre »… Sur Tower Bridge, pour le passage du semi, c’était la folie. Quatre ou cinq rangées de supporters installés sur des gradins, hurlant sans discontinuer. Sur leur passage, les coureurs « charity », l’âme de ce marathon, embrasent le public. Imaginez, grâce à eux, un milliard de livres sterling a été levé en une journée, c’est un record planétaire. Ces coureurs au grand cœur sont souvent déguisés. Moi je suis servie, coincée entre un (beau) surfeur et un rhinocéros géant… Improbable, non ? La possibilité d’inscrire son nom au fameux Guinness Book suscite les défis les plus farfelus. Pour la petite histoire, 38 participants sont entrés dans ce livre des records au terme de cette 39e édition. Le plus rapide a bouclé en 2h43 habillé en zombie. Les plus lents, une équipe de six, ont mis 5h59 à courir au diapason, dans un unique costume XXXXXXL… Délirant !

J’ai juste vu Big Ben…

Pas d’extravagance pour moi, mais je reçois tellement d’encouragements, sans parler des messages des amis qui me suivent via les réseaux sociaux. Ça me dope, j’avance bien, remets un moment mes écouteurs pour étouffer les hurlements et me reconcentrer. Au 27e km, je retrouve Caroline, une amie. Blessée, elle avance en alternant 30’ course et 15’ marche. Je laisse définitivement tomber l’idée de faire un chrono, préférant l’épauler et partager l’instant. Tout cela est tellement grisant ! Ensemble, on profite, on tape dans les mains des gamins. La foule est si compacte, si agitée que je zappe complètement le décor. J’ai croisé Big Ben c’est sûr, mais pour le reste… mystère. Il paraît qu’en début de course, on a tourné autour d’un gros galion. Ah bon ? 40e km, je décide de filer devant Caroline. Plus que deux derniers kilomètres vers le finish. Un virage et c’est le Palais de Buckingham, puis la place Victoria Memorial – noire de monde – enfin le Mall. Cette large avenue ornée drapeaux britanniques est magique. Je passe l’arche en 4h22. Pas de RP à la clé donc. Qu’importe. Mon essentiel était ailleurs ce dimanche matin. Je suis heureuse d’avoir vibré au rythme de l’inimitable spirit of London.

Récit Sandrine Nail-Billaud publié dans Running pour Elles 52

avec A.M – Photos : Virgin Money London Marathon