Michaël et Damiens Gras, 28 ans, cumulent titres et records du 5 000 m au marathon. Ces jumeaux champions, compétiteurs nés, affolent les compteurs tout en jonglant avec leur internat de 9e année de médecine à l’hôpital de Clermont-Ferrand. 


UN PALMARES COMPLET. MICHAEL : 5 000 m : 13’44’’
, 9e en 2019 des championnats de France élite – 10km : 29’00, vice-champion de France en 2016 et 2019 – 20 km : 59’02’’, 3e des 20 km de Paris 2019 – semi-marathon : 1h03’48’’ – marathon : 2h16’12’’, champion de France en 2015 – vice-champion de France de cross long en 2017 et 2019 – 8e et 1er français du marathon des Sables 2014 – 12 sélections en équipe de France (9 jeunes et 3 séniors). DAMIEN : 5000 m : 13’55’’, 7e des championnats de France élite 2019 – 10 km : 29’20semi-marathon : 1h03’48’’ marathon : 2h18’59’’ – 14e des championnats de France de cross long 2019 – 28e et 8français du marathon des Sables 2014 – 5 sélections en équipe de France (4 jeunes et 1 sénior (cross Europe 2018).

Comment avez-vous débuté ? 

A l’âge de 13 ans nous avons été repérés sur les terrains de football par Gérard Galiana, entraineur d’athlétisme. Nous jouions alors depuis 6 ans et notre passion pour le foot s’était un peu tarie à cause d’une mauvaise ambiance dans le groupe. Cela s’est passé lors d’un footing sur une séance de préparation physique en pré saison de Division Honneur. Gérard, dont le fils jouait dans notre équipe, nous a fortement conseillé d’essayer les cross après nous avoir vu prendre plusieurs tours d’avance sur nos coéquipiers. En dehors de nos qualités pour la course, il a également remarqué que nous aimions la compétition et que nous prenions du plaisir à courir. Nous avons accepté avec enthousiasme, impatients de participer aux premiers entrainements d’athlétisme. Nous avons rapidement obtenu de bons résultats, ce qui était très motivant, et, au bout de 2 années où nous concilions foot et athlé, nous avons fait le choix de nous consacrer entièrement à l’athlétisme pour atteindre le plus haut niveau. Gérard nous a formé à la course mais aussi aux sauts et aux lancers pendant deux ans pour développer toutes nos qualités dans nos jeunes années. Patrice Lagarde a été notre second entraineur pour le demi-fond. Il nous avait demandé d’écrire sur un bout de papier quel était notre souhait le plus cher en course à pied : l’un avait écrit champion du monde et l’autre champion olympique ! Il a donc pris le relais pendant 10 ans lorsque nous étions au club de Pessac en Aquitaine et nous a fait franchir les portes du haut niveau en course à pied. C’est Jean-François Pontier, cadre technique fédéral, qui a pris le relais depuis 3 ans à Clermont où nous faisons notre internat de médecine.

Vous êtes des champions mais restez « amateurs », non professionnels. En fin de cursus d’études de médecine, à quel métier vous destinez-vous ? 

Nous en sommes en 9ème année de médecine, entamant notre 3ème année d’internat. Nous avons déjà choisi notre spécialité à l’issue de l’examen classant national : Michaël est interne en anatomie et cytologie pathologique et Damien en médecine physique et de réadaptation.

Que représente la course à pied dans votre quotidien ? 

C’est la première chose à laquelle on pense en se levant le matin. Même si la journée s’annonce chargée, que l’on soit de garde ou qu’il y ait des examens, la première chose qui nous vient à l’esprit c’est : à quel moment va t’on courir ?Nous avons passé notre première année de médecine en courant tous les jours. Depuis nous nous entrainons en moyenne 10 fois par semaine. Maintenant que nous sommes internes nous faisons nos déplacements jusqu’à l’hôpital en courant la plupart temps (parfois en vélo mais quasi jamais en voiture) quelque soient les conditions et avec un sac sur le dos. Les trajets font au plus court entre 4 et 10km, et nous rallongeons souvent cette distance en fonction des besoins de l’entrainement. Le problème c’est qu’à l’hôpital on sait quand commence la journée mais pas toujours quand elle va se terminer. Pour l’anecdote il nous est déjà arrivé de faire des répétitions de 400m à 10h du soir sur une piste non éclairée ou de rentrer chez nous en footing à 2h du matin après une soirée au bloc opératoire.

Choisissez-vous toujours vos compétitions ensemble où vous est-il arrivé de courir chacun une compétition différente en fonction d’un objectif particulier de l’un ou de l’autre ? 

Du fait de notre profil très similaire nous avons tous les deux les mêmes objectifs sur les mêmes épreuves tel qu’un championnat de France ou une course de sélection en équipe de France. Choisir un même objectif nous permet de calquer notre préparation et de partager les séances clés. Il arrive que nous ayons des objectifs intermédiaires différents mais c’est assez rare. Par exemple l’été dernier, Michaël avait choisi de courir Marvejols-Mende, une classique française de 23km où il termine 5ème scratch et 1er français. Cette course avait lieu une semaine avant les championnats de France élite que nous devions disputer sur 5000m et Damien avait préféré se concentrer sur cet objectif (Michaël se classa 9ème et Damien 7ème).

Être toujours à deux, c’est l’une de vos forces, n’est-ce pas ? 

Oui c’est un avantage énorme de pouvoir s’entrainer à deux. Nous n’avons jamais exactement le même niveau, la même forme ou la même motivation et pour celui d’entre nous qui est moins bien cela permet de rééquilibrer la balance. C’est ce que recherchent la plupart des athlètes en partant en stage d’entrainement : un groupe d’un niveau légèrement supérieur pour être tiré vers le haut.

Quelle est la performance la plus marquante pour chacun de vous jusqu’à présent ? 

Michaël : c’est ma troisième place aux 20km de Paris en octobre 2019. Nous étions un groupe de 9, avec 6 kenyans et 3 français, détachés dès le quatrième kilomètre car partis sur des allures rapides avec un passage au dixième kilomètre en 29’04. Je parviens à tirer mon épingle du jeu en montant sur le podium malgré une attaque dévastatrice des africains au quinzième kilomètre et je passe un cap en réalisant un chrono de niveau international (59’02 : IB).

Damien : le semi-marathon de Crémone, ma victoire sur la série B du 5000m de Carquefou 2019 après avoir été emmené par un lièvre pendant 3000m puis avoir tenu mes adversaires à distance sur les 2000 derniers mètres en partant seul devant (record personnel en 13’55 et première qualification aux championnats de France élite).

Vous êtes performant sur piste mais aussi hors-stade et sur longues distances. Très polyvalents donc, comment expliquez-vous cela ? 

Nous avons toujours aimé tous les terrains et toutes les distances pourvu qu’il y ait de la compétition. Notre deuxième entraineur Patrice Lagarde nous faisait beaucoup courir dès nos années juniors. Nous faisions un peu plus de 20 compétitions par an notamment en cross et sur piste au début puis rapidement sur route sur du 10km. Nous avons également découvert la course en montagne où nous avons obtenu nos premières sélections en équipe de France (Michaël 5ème des championnats du monde juniors à Kamnik en Slovénie en 2010). Nous avons ensuite couru notre premier semi-marathon à 20 ans (championnats de France espoir à Bois-Guillaume en 2011 : Michaël 1er en 1h07’31 et Damien 3ème en 1h07’58) et notre premier marathon à 24 ans (championnats de France toutes catégories à Rennes en 2015 : Michaël 1er en 2h18’32 et Damien 4ème en 2h23’40). Nous sommes notamment sortis des sentiers battus en 2014 en participant à un ultra trail des plus renommés : le Marathon des Sables. A 22 ans nous étions les deux plus jeunes participant de cette édition. Dans cette course nous avons effectué un marathon par jour pendant 6 jours dans des conditions extrêmes alors que nous n’avions alors jamais couru plus de 21km d’affilée. Cela ne nous a pas empêché de bien y figurer (Michaël termine 8ème et premier français devant deux traileurs français renommés : Jean-Sébastien Braun 9ème et Christophe Le Saux 10ème, Damien termine 28ème sur plus de 1000 participants).

Combien de fois courez-vous par semaine en moyenne ? 

En temps normal, lorsque nous travaillons à l’hôpital, nous courons 8 à 10 fois par semaine. Pour optimiser notre temps d’entrainement, nous allons la plupart du temps au travail en courant. Nous tournons autour de 110-130km par semaine. Sur les prépas marathon nous essayons d’augmenter le volume sur quelques semaines. Lorsque les semaines de travail sont chargées ou lorsqu’il y a des gardes nous rattrapons souvent notre kilométrage le week-end avec parfois 60km de course sur 2 jours.En stage d’entrainement cela est plus facile d’enchainer les entrainements car nos temps de récupération sont allongés. Nous pouvons alors faire une douzaine d’entrainements avec en moyenne 150 kilomètres par semaine.

Comment Intégrez-vous cet entraînement lourd, dans vos plannings tres chargés ? 

Nos journées de travail sont assez conséquentes mais variables en fonction des stages (par semestre) auxquelles il faut rajouter un certain nombre de gardes (jusqu’à 4 par mois). Au cours de nos stages dans nos spécialités respectives nous avons des horaires plutôt appréciables (8h30-18h auxquels il faut ajouter le temps de travail personnel de formation, de mémoire et de thèse) mais cela demande tout de même une certaine organisation pour y intégrer nos 8 à 10 entraînements hebdomadaires. Par exemple, nous faisons notre endurance fondamentale sur nos trajets entre le domicile et l’hôpital (environ 10km matin et soir), des séances de qualité deux fois par semaine le soir et le plus gros kilométrage le week-end ou sur les repos de garde. Sur des stages plus lourds tel qu’un semestre de chirurgie digestive pour Michaël ou un semestre de rhumatologie pour Damien avec un temps de travail de plus de 60h hebdomadaires nous passions nos entraînements dès qu’un temps libre se présentait, sur des horaires très tôt ou très tard le soir. Organisation qui a été payante avec une sélection aux championnats du monde cross pour Michaël (Aarhus 2019) et aux championnats d’Europe pour Damien (Tilburg 2018) pendant ces semestres intensifs. La problématique principale reste la gestion des temps de récupération primordiale pour ne pas se blesser et continuer à progresser ce qui nous a souvent fait défaut. 

Vous avez participé au Marathon des Sables en 2014, sans même pour chacun de vous avoir couru plus qu’un semi à l’époque. Que retenez-vous de cette expérience ? 

C’est à cause, ou grâce, à un groupe de coureurs de notre ancien club de Pessac. Difficile encore aujourd’hui de dire si c’était une bonne idée mais le fait est qu’il s’agissait d’une expérience inoubliable. Notre père et notre entraineur de l’époque en faisaient partie. C’est en voyant leur enthousiasme dans la préparation de cette aventure que nous avons à tout hasard demandé à notre entraineur d’y participer. Il y a été favorable pour nous endurcir dans l’optique d’une future carrière sur marathon.Notre préparation à cette épreuve a été des plus motivantes. Nous avons testé le matériel, fait et défait notre sac à dos de course à de multiples reprises pour tenter de l’alléger au maximum, monté 6 ou 7 fois d’affilée la dune du Pyla en conditions de course, marcher pieds nus sur des cailloux et se farter les pieds au jus de citron tous les jours pour éviter les ampoules, participer à un stage « commando » incluant des courses d’orientation en pleine nuit avec des militaires du 13ème RDP du camp de Saint Jean d’Illac…La course en elle-même a été extraordinaire, avec un engouement médiatique inattendu autour de nous deux, plus jeunes participants de cette édition, aux avant-postes et en famille avec notre père. Même informés il était difficile de s’attendre à ça : plusieurs heures de course avec un sac à dos de 10kg, sous 40 degrés avec une gestion de l’eau minutieuse, en plein désert sur des dunes ou des chemins caillouteux. Les premières étapes ont été extrêmement difficiles le temps que notre corps s’adapte à ce type d’effort. Dans les premières étapes, des crampes nous paralysaient pendant plusieurs heures après avoir franchi la ligne d’arrivée. Les paysages étaient splendides et nous ont aidés à surmonter la difficulté de la course, tout comme notre esprit de compétition qui nous poussait à nous surpasser pour bien figurer dans le classement général.

Vous avez couru votre premier marathon à 24 ans, en 2015, pour les France à Rennes. Pourquoi avoir fait le choix de démarrer si tôt sur la distance ? 

Ce n’est pas si tôt comparativement aux athlètes africains et ce n’est pas une décision qui nous a empêché de progresser sur les courtes distances les années suivantes. Le marathon est une course d’expérience et le corps a besoin de s’y préparer sur plusieurs années, c’était un choix pour y être réellement performants maintenant à l’âge de 28 ans. Ce fut aussi une opportunité pour Michaël d’être champion de France de marathon toutes catégories à Rennes en 2015 en 2h18’ pour son premier marathon.

Vous avez couru trois marathons (Rennes en 2015 donc puis Annecy 2016 et Francfort 2017). Vous visiez les JO 2020. Quels étaient vos objectifs ? 

Oui c’est exact avec une progression de 2 min par an pour Damien et de 1’ pour Michaël mais aucun de ces 3 marathons n’a été une réelle réussite. Notre objectif réaliste à court terme se situe autour des 2h11’. C’était ce que l’on visait au marathon de Valence en décembre 2019 pour la sélection au JO. Cependant une fracture de fatigue survenue 1 mois avant la course a réduit à néant les espoirs de Michaël et Damien, de retour de blessure après avoir enchainé les gardes à l’hôpital, était en méforme.

Quel est votre objectif à court terme sur cette distance ? 

Nous prévoyons un marathon à l’automne 2020 avec le même objectif. Nous avons fait le choix de prendre un semestre de disponibilité (novembre 2019 à mai 2020) afin de nous consacrer totalement à notre préparation athlétique. Cette période passée quasi exclusivement en altitude nous a réellement fait progresser et nous fait croire à la réussite de cet objectif sur marathon.

Les deux frères (ici avec Jimmy Gressier) ont battu récemment un record de l’Américain Jim Walmsley sur l’A1 Loop, un segment Strava qui correspond à un trail de 33,3 km et 350m D+ situé à plus de 2 200 m, à l’ouest de Flagstaff aux Etats-Unis. Bilan de la course : Au final 1h52’41’’ pour Damien, 1h53’56’’ pour Michaël et 1h54’08’’ pour Jimmy.

Vous avez pris l’habitude de participer à des longs stages, au Kenya ou aux Etats-Unis, où vous vous trouvez actuellement. Racontez-nous pourquoi ces stages sont importants pour vous et comment ils s’organisent. 

Ils sont importants pour nous au point que nous les organisons à nos frais, sur nos congés annuels ou sur des congés sans solde. Depuis le mois de novembre nous avons donc pris 6 mois de disponibilité pour partir en stage d’entrainement. Nous avons passé 5 des 6 mois en altitude : 3 mois et demi à Iten au Kenya à 2400m et 1 mois et demi à Flagstaff en Arizona à 2100m.

Ce que l’on recherche lorsque nous partons en stage c’est l’hypoxie liée à l’altitude, la motivation de courir sur des parcours exceptionnels et avec des groupes de coureurs de notre niveau ou supérieur, un planning 100% consacré à la course à pied avec des entraînements biquotidiens.L’atout principal est d’avoir du temps libre pour récupérer entre les séances, d’avoir le temps de faire des étirements et des massages. Tout ce qui est plus compliqué lorsque nous travaillons à l’hôpital.

Leur semaine type d’entraînement au Kenya.

Quels conseils donner à tous ceux qui souhaitent se lancer sur un premier marathon ? 

En tant qu’internes en médecine nous conseillons bien sûr de faire une visite chez le médecin afin d’écarter toute contre-indication et éventuellement faire un test d’effort si vous avez plus de 40 ans et avez pratiqué peu d’activité physique ou que vous ayez eu une longue période d’arrêt. Il faut bien identifier sa motivation (terminer la course, réaliser un chrono, un classement ou seulement se faire plaisir) car la préparation est de longue haleine et va demander des investissements qui devront être compatibles avec vos autres activités. Il y aura aussi de la fatigue générée et le risque de se blesser qu’il faudra minimiser en faisant régulièrement du renforcement musculaire et en adoptant les bonnes stratégies de récupération (stretching, massages, entraînement croisé avec des sports portés etc). C’est difficile mais le résultat en vaut la peine !

Et à ceux qui souhaitent performer, passer un cap symbolique, en moins de 3h30 par exemple ? 

Au préalable, développer sa VMA par des fractionnés plus ou moins longs. Puis effectuer un programme d’entraînement spécifique marathon sur une durée de travail suffisamment longue d’au moins 8 semaines avec entretien de la VMA. Programme qui intégrera progressivement des sorties longues et du travail spécifique à l’allure marathon sur des répétitions de plus en plus longues (jusqu’à 20 kilomètres fractionnés sur une même séance). Le kilométrage hebdomadaire est primordial mais ne doit pas être excessif afin de ne pas occasionner de fatigue qui pourrait s’installer imperceptiblement et être préjudiciable le jour J. Enfin, sur les 2 dernières semaines, savoir alléger son volume d’entrainement mais en gardant suffisamment d’intensité.

Est-ce qu’un athlète vous inspire en particulier ? 

Julien Wanders car il prouve qu’avec de l’ambition, du sérieux et beaucoup de travail, les athlètes européens peuvent lutter contre le gratin mondial des coureurs africains.