Veronique Messina

Lac Baïkal, cet endroit fascinait Véronique depuis la lecture du livre de Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie. Elle s’est jetée à l’eau en traversant ce lac gelé en courant, le 2 mars dernier. Récit.

Véronique, 41 ans, iséroise d’origine, vit au Cambdoge. Elle a couru plusieurs ultras, notamment l’Ultra Gobi (400 km en autonomie dans le désert) qu’elle a gagné en 2016, et début 2019, l’Ultra Trail d’Angkor (128 km) qu’elle a aussi remporté.

Ma préparation physique étant impossible à Phnom Penh, où je vis, je lis blogs et témoignages d’anciens coureurs. Et je m’équipe pour cette immersion hivernale : masque de ski, cagoule de braqueuse de banque, chaussettes et T-shirt en laine, crampons pour les baskets, ce qui est pour moi une découverte.

Six pieds sous “mer”

J’arrive trois jours avant à l’aéroport d’Irkutsk, histoire de m’acclimater. Premier footing, au bord de la rivière partiellement gelée, par -10°C et un grand ciel bleu : je suis bien. Transfert à Listvianka, petit village au bord du lac Baïkal. Je teste cette fois mes « chaînes », plutôt confortables. Mais courir sur le lac est très éprouvant, pour moi qui ai peur de l’eau. Sous mes pieds, je vois les abysses noirs, jusqu’à 1600 mètres de profondeur. J’entends des craquements sourds, la glace qui travaille… Je sprinte en hurlant vers la rive : je n’aime pas ça du tout !

Le lac Baïkal est la plus grande réserve d’eau douce de la planète, 260 fois le lac Léman en volume. Les Russes l’appellent la Mer, et l’endroit est sacré. 636 km de long sur 80 km de large, et ses eaux transparentes permettent une visibilité à plus de 40 mètres. Au briefing du vendredi, j’ouvre grand mes oreilles. On nous parle de fissures. L’une ressoudée, l’autre, fraîche de la veille, reste sous surveillance. Nous serons assistés en cas de besoin… Gloups.

« Refermez-moi ces fissures… »

Le marathon est programmé pour demain. Nous partons en aérocraft pour rejoindre la rive en face. Une heure de glissade sur cette patinoire géante, un joli baptême. En sortant de l’engin, 10 à 20 cm de neige molle. J’ai les pieds trempés avant même de commencer… Un rituel chamanique s’impose : on trempe son petit doigt dans un verre de lait – en temps normal, c’est de la vodka –, on jette une goutte à chaque point cardinal, boit une gorgée et verse le reste sur la glace, en pensant très fort : « Refermez-moi ces fissures ! » Nous sommes 100 coureurs, dont 15 filles sur le marathon et 25 sur le semi. Il fait -8°C, nuageux. 10h, c’est le top départ. Je découvre la course sur neige : l’impression d’être saoule, mes pieds ne vont pas droit, je n’avance pas et souffle comme un âne. Je m’applique, lève mes pieds, abaisse ma cagoule et peu à peu, la foulée se stabilise. Sur neige damée, ça devient plus facile. Enfin, je ne dépasse pas les 10 km/h. Un petit pont de bois est posé sur la première fissure aux bords boursouflés. Brrr… Je l’enjambe vite fait sans penser au vide liquide sous mes pieds.

Cosmonaute en scaphandre

Côté équipement tout va bien. J’ai juste l’impression d’être un cosmonaute en scaphandre qui pose le pied sur une planète gelée. Mes pieds se sont réchauffés (2 paires de chaussettes en laine), j’abaisse et remonte ma cagoule dès que mon nez gèle, et mon masque ne s’embue pas. Tous les 7 km, thé chaud, noix, fromage et fruits secs. Je ne rate aucun ravito car il fait soif. 2h12 au semi. Après 21 km enneigés, place à la patinoire. Une surface lisse et noire s’étend à l’infini. On voit paR transparence les failles blanchâtres et les bulles de neiges emprisonnées. C’est féérique. Le lac est vivant. Il respire, toussote, vibre. Je me retrouve seule. À droite : un désert blanc. À gauche : le même désert blanc. Pas d’ours en vue, ouf. Je cours sur une surface de verre au-dessus d’un gouffre. C’est incroyable, effrayant et grisant. Sur cette patinoire, la foulée est plus courte, le corps tendu, crispé. 

Km24 : je vois l’hôtel à l’arrivée de l’autre côté du lac. Le parcours est balisé de petits drapeaux rouges dans la neige. Je pense à Scrat l’écureuil de L’Âge de glace… j’espère que la glace est plus résistante que la banquise du dessin animé.

Vite, vite, la terre ferme

Km 30 : la fameuse fissure à franchir sur un nouveau petit pont. Je n’ai presque plus peur, mais rentre le ventre, vide mes poumons, accélère. Vite, vite, la terre ferme. Km 39 : dernier ravito thé chaud. Les volontaires, immobiles et sans aucune protection contre le froid, patientent pour nous servir au fur et à mesure, sinon l’eau gèlerait dans les gobelets. Merci à eux. La ligne d’arrivée est franchie, en 4h30. Sixième fille, je n’ai pas affolé les chronos, mais j’ai gardé mon nez, mes oreilles, mes orteils et tous mes doigts. Surtout, j’ai traversé le Baïkal en courant. Enjambé ses fissures, observé ses failles sous-cutanées avec la peur d’y voir apparaître des fantômes, foulé sa neige immaculée, piétiné ses sculptures de givre. Le Baïkal ne m’a pas engloutie. Cette nouvelle aventure me fait dire que nos seules limites sont celles que nous nous imposons. Que le monde est si grand et si varié, qu’on ne vit pas devant un écran.

Récit de Véronique Messina publié dans Running pour Elles 52

photos by Maria Shalneva/ Absolute Siberia